Pour la première fois, la passive Lena regimbe. C'est trop d'ignominie à la fin! Devant cette résistance imprévue, la fermière écume de colère, s'élance sur la rebelle, la renverse, la roue de coups. La victime se laisse traîner sur la dalle, inerte, trop faible pour se défendre mais trop fière aussi pour se plaindre, et prête à mourir plutôt que de consentir à cette abjection.

—Allons, au moulin, la chienne! Tu y passeras.... Dussé-je t'y pousser à coups de fouet.

Mais soudain un troisième personnage se précipite dans la pièce et dégage la victime en empoignant vigoureusement la fermière par le bras.

C'est Jan, le jeune baes, le fils unique de la veuve Daelmans: un solide blondin de dix-sept ans, tête ronde, physionomie à la fois douce et volontaire, des yeux bleus pleins de foi, des narines où palpite l'espérance, des lèvres débordant de charité; la chair musclée, les membres épais et solides; toute sa personne attachante dans sa gauchérie même et dans sa saine frustesse.

Il était en train d'atteler son cheval à la charrue et le bruit de cette tuerie l'a rejoint dans la cour.

—N'avez-vous pas honte, ma mère! dit-il en s'empressant de relever Lena. Écoutez bien, je suis las de ces horreurs et c'est la dernière fois que je vous menace: si jamais vous levez encore la main sur cette pauvresse, je vous abandonne; oui, je le jure....

Il va s'engager par un terrible serment, mais Lena lui met la main sur les lèvres: «Merci, Jan, fait-elle, c'est fini à présent!»

Et, sans ajouter une plainte, elle se rend à l'étable, détache la génisse, et la mène, le long du fossé, vers le pâturage.

A l'endroit où la bruyère inculte rejoint les prairies marécageuses, se trouve un renflement de terrain planté d'un hêtre. Lena s'assied au pied de l'arbre, lâche la longe de la bête, et machinalement, ses lèvres rythment le refrain bizarre:

Hauts les cœurs!
Chauds les fers!
Francs les coups!