Les heures de la matinée s'écoulent sans qu'elle s'en inquiète. Elle oublierait de manger si Jan, son protecteur, ne lui apportait quelques aliments.
Depuis longtemps ils se voient tous les jours ainsi, en tête à tête, assis côte à côte sur ce tertre, échangeant de naïves confidences.
Le jeune paysan la trouvant encore toute bouleversée des avanies du matin, prend ses mains dans les siennes et s'efforce de la consoler: «Oh non, Lena.... Tu ne souffriras plus. Ma mère m'a promis de ne plus te toucher.... Moi, je travaillerai un jour pour toi.... Mon affection rachètera les torts des miens.... Patiente donc, pour l'amour de moi.... Sache bien que si tu te laissais mourir on me coucherait bientôt, à côté de toi, au cimetière.... Ah! j'aurais tant de choses à te dire, mais je ne sais par quoi commencer. Je ne comprends rien moi-même à ce que je ressens. Mon cœur bat si vite!... Comme si j'étouffais.... Tiens, ce matin encore, en te voyant échevelée et toute meurtrie, j'aurais voulu avoir mille bouches pour te faire une robe de mes baisers, une robe balsamique qui aurait transformé les mauvais traitements de ma mère en autant de suaves caresses!... Et même maintenant je voudrais t'envelopper tout entière comme l'air tiède qui tremble autour de nous.... Oh! ne t'effraie pas.... Il m'en faut moins pour être heureux: Presser de temps en temps tes mains, te frôler au passage, entendre seulement ta voix, te regarder et rester seul sans rien dire, sans bouger, auprès de toi....
—Et moi, cher Jan, j'endurerais toutes les haines de la terre à condition de garder ta seule affection.... Crois-moi, ce n'est pas seulement la scène de ce matin qui me rend triste aujourd'hui.... Les champs semblent pleurer sur moi, et me parlent de séparation....
Quelques heures plus tard, un colonel de l'armée française chevauchait botte à botte avec son aide de camp à travers les landes de Desschel, lorsque tout à coup il arrêta son cheval en donnant des signes de la plus violente émotion. Au milieu du silence vespéral, une voix de femme s'élevait doucement et dans ce que chantait cette paysanne, le colonel venait de reconnaître un refrain que lui-même entonnait autrefois, en manœuvrant le soufflet, en battant l'enclume, en étampant allègrement les fers des roussins, car ce soldat de fortune avait exercé jadis à Westmalle le métier de maréchal ferrant.
En ces temps lointains, la présence d'une gentille fillette, suivant avec une filiale admiration les nobles et plastiques travaux du forgeron, et répétant, après lui, le refrain martial, achevait de lui donner du cœur à l'ouvrage. Mais le ferme travailleur perdit sa femme, et de chagrin se mit à boire, négligea son métier lucratif, mécontenta la clientèle, si bien que la forge périclita et qu'un jour les gens de justice mirent dehors le pauvre rafalé et son enfant. Il se vendit à un recruteur et rejoignit l'armée du premier consul, après avoir remis, avec l'argent de la prime, sa petite fille à des voisins.
Plusieurs années s'écoulèrent. Déjà gradé, l'épaulette à la manche et la croix des braves sur la poitrine, Karel Van Milghem revint au pays pour reprendre son cher dépôt, mais ses voisins avaient quitté Westmalle, et personne ne savait ce qu'ils étaient devenus, eux et la fillette confiée à leurs soins.
Longtemps l'infortuné père parcourut les Pays-Bas, s'informa de sa Monique dans les bourgades les plus reculées, interrogea les passants, visita vainement les orphelinats et les asiles. Toujours leurré, toujours déçu, sans se laisser décourager, il reprenait ses recherches à chaque trêve que lui accordait l'infatigable conquérant, son maître. Pour endormir sa préoccupation bourrelante, il se battait comme un lion, se complaisait dans les dangers et les entreprises les plus surhumaines, et, par une amère ironie du destin, plus son désespoir augmentait et plus la vie lui devenait à charge, plus il rencontrait de prospérités et d'honneurs.
Vous aurez deviné que le colonel Van Milghem reconnaît sa chère enfant dans le souffre-douleur de la bazine Daelmans. Naturellement, il emmène sur le champ sa fille à Paris et pour Jan Daelmans, Lena est aussi bien que morte.
C'était une intrigue jusque-là fort banale et fort anodine; très peu de chose, en somme, que cette idylle de Jan et de Lena....