—La Fille du Régiment, en néerlandais!... risqua l'incorrigible plaisant.
Barthélemy Welaan ne l'entendit pas ou du moins fit semblant de ne pas l'entendre, en homme certain d'avoir le dernier mot.
—Une liaison d'enfants, rien de plus, aurait-on pu croire—continua le conteur. Quelque cœur que vous accordiez à un paysan, encore n'est-ce là qu'un cœur de rustaud, enveloppé d'une membrane trop rude pour que des peines aussi subtiles que le mal d'amour accèdent à ce viscère! Le rural florissant a perdu son amie, la belle affaire! Il se consolera bientôt en lutinant une autre femelle. Ce gros soupirant a fait son devoir; admettons même qu'il ait montré plus d'humanité et de chevalerie que ses pareils, mais pour cette raison même, nous n'en attendons pas davantage. Et je trouve très naturel qu'en fumant et labourant sa terre, en s'évertuant du matin au soir, le jeune homme oublie cette amourette et que le passé idyllique pâlisse devant les soucis du présent et du lendemain; en un mot qu'à l'âge d'homme, las de son platonisme, la sève se montrant plus exigeante, notre robuste camarade, plus copieux, plus monté en ton, s'apparie honnêtement, sans répugnance et sans phrases, à une ronde pataude de sa paroisse, diligente et sanguine comme lui....
Que vous connaissez mal, alors, nos paysans de Campine! Il en alla tout autrement de Jan Daelmans et son cas n'est pas exceptionnel dans ce pays d'imaginatifs.
Oui, depuis le départ de Lena, la chanson du joyeux ferrant de Wesmalle hanta le jeune baes de la ferme Daelmans. Et, pour lui, ce chant ne fut pas le refrain sans conséquence que le roulier sifflote machinalement en entrechoquant ses sabots et auquel il n'attache pas plus de signification qu'à la fleur cueillie au bord de l'accotement et dont il mâchonne la tige par désœuvrement et qu'il rejette avec la même indifférence dans l'ornière. Jan Daelmans fut complètement possédé par cet air.
Comme autrefois Lena, il se lève avant les autres pour se trouver seul dans la grande chambre. Il s'éternise devant le rouet et l'escabeau abandonnés par la pâle fileuse. Peut-être attend-il que le rouet s'anime aux notes du refrain coutumier?
Mais on marche au-dessus de sa tête dans la soupente. Avant que sa mère le surprenne, il s'empare d'une houlette et s'esquive rapidement. Il va,—toujours comme l'absente,—le long de l'aunaie, au bord de la douve où s'abreuvait la génisse, il atteint le monticule où Lena s'asseyait, où il la rejoignait en cachette au milieu du jour, il se laisse choir à plat ventre sous le hêtre, et, redressé sur ses coudes, il embrasse longuement des yeux la morne varenne, jusqu'à ce qu'il batte des paupières, et qu'il revoie la désirée à travers le brouillard d'impérieuses larmes. Le susurrement des insectes, le friselis des feuilles lui chante le refrain fatidique. Alors, il s'enfonce le visage dans l'herbe, et se bouche les oreilles auxquelles la torturante mélodie bourdonne comme une guêpe maligne, mais il a beau faire, ses sanglots mêmes rythment l'air fatal, et sa poitrine s'abaisse et se soulève convulsivement à ces notes martelées.
La crise nerveuse passée, il se relève, fait un effort pour s'éloigner, mais ses pieds restent comme attachés à cette place. Il enfonce alors la houlette dans le sol, croise les bras sur le manche, repose le menton sur les poings et demeure ainsi, immobile, en arrêt, les yeux interrogeant la grand'route sur laquelle il vit décroître la chaise de poste emportant Lena.
La nuit le trouverait planté à la même place si une jeune paysanne, sa sœur, dépêchée par leur mère, ne venait le surprendre. La gamine s'est approchée de façon à ne pas être aperçue; sournoisement elle se glisse derrière lui, elle lui frappe l'épaule le plus rudement qu'elle peut. Il sursaute et ne répond que par la plainte sourde d'un malade touché à l'endroit endolori.
Alors, avec la cruelle joie d'une cadette autorisée à faire la leçon au grand frère, elle lui rabâche les doléances qu'elle entend proférer chaque jour par leur mère: