Le général prête l'oreille à son tour.
Et de la rue, sous les fenêtres, monte très distinctement jusqu'à eux le refrain hallucinant, modulé avec un accent de mélancolie et de tendresse indéfinissables par une voix d'homme jeune, un peu rauque, un peu étranglée.
Quoi, toujours cette chanson maudite! Une nouvelle dose de l'implacable poison qui lui reprend sa fille! Puis, n'est-ce pas de l'humble origine du général Van Wilghem que se moque l'impudent refrain!
Furieux, le vétéran sonne ses laquais et leur ordonne de lui amener, de gré ou de force, le maraud qui les nargue et les persécute de son abominable complainte.
Le pauvre hère que la valetaille empoigne et traîne non sans le rudoyer devant le maître, n'est autre que le mendiant loqueteux que la malade entrevit par la portière de la voiture.
En reconnaissant, non sans peine, dans cette apparition lamentable, l'ancien protecteur de sa petite Monique, la colère du général tombe brusquement; il recule consterné, presque honteux de son humeur:
—Vous, Jan Daelmans! Vous, dans cet état!... Vous, réduit à ce point!... Ah! c'est mal de ne pas avoir songé à vos amis! Que ne nous informiez-vous de votre dénuement? N'êtes-vous pas notre créancier pour la vie?
Et, s'approchant d'un meuble, il fouille dans les tiroirs: on entend bruire des pièces d'or.
De l'or à Jan Daelmans! De l'or à ce féru d'amour? Vous n'y songez pas, général! Il désirait simplement vous confesser le secret de sa vie, et dire ensuite, avant de partir pour de bon, un suprême adieu à son amie d'enfance:
Ah! général, ces insultantes largesses le chassent plus brutalement que ne pourraient le faire vos estafiers! Et Jan se traîne, le cœur brisé, vers la porte.