Un jour la Flandre candide s'enfuit au bras d'un tuteur puissant qui l'étourdit dans les fêtes, la grise de luxe, la leurre d'une apparente félicité, et rêve de l'unir au Welche. D'abord, l'appétissante et plantureuse héritière prend goût à ces distractions, à ces passe-temps frivoles, à ces déduits superficiels. Heureuse et fière de ces hommages, de ces adulations, de ce changement survenu dans son existence jusqu'alors laborieuse et guerrière, traversée de périls, pleine de luttes et d'héroïsme, la fille préférée de la Germanie semble renier son origine et son passé. Mais un jour, la chanson des terribles ferrants de Gand et de Bruges, des virils communiers, des Klauwaerts, grands tombeurs de Welches, lui remonte aux lèvres:

Hauts les bras!
Chauds les fers!
Francs les coups!

Elle se réveille. La nostalgie lui étreint le cœur: elle se consume en regrets et en désirs. Elle halète après son simple et rude compagnon d'enfance; il lui tarde de se régénérer dans ses viriles étreintes, de n'appartenir qu'à lui.

De son côté, l'ami féal rappelle aussi, de toute la force de ses farouches tendresses, l'inconstante et désirable créature.

En vain, pour le guérir de cet amour inextinguible, des conseillers timorés et de sang rassis ont-ils voulu le consacrer au service du Seigneur et l'arracher aux félicités profanes.

—Oublie ton ingrate Flandre, lui ont suggéré ces conseillers, tourne tes regards vers Rome. N'aie plus de Patrie en dehors de l'Église. Applique-toi cette parole évangélique: «Ma Patrie n'est pas de ce monde!»

Mais, efforts stériles! Paris n'agit pas avec plus d'influence sur la Flandre que Rome n'a d'action sur le Flamand. On a beau parler une langue étrangère autour d'elle, la parer d'ornements hybrides, l'affubler d'une toilette d'emprunt, tenter de la défigurer peu à peu, exiger d'elle le mépris de son ancienne condition, à certaines heures, de plus en plus fréquentes, la Flandre se rappelle ses travaux, ses victoires, et va jusqu'à regretter son long martyre.

Entretemps, furieux de n'avoir pu l'attacher immuablement à Rome, les conseillers du Flamand l'expulseront de son bien, le voueront au vagabondage et à la mendicité. Et seuls les pauvres gens, les braves cœurs du peuple, les humbles femmes prendront pitié du gueux flamand qui se consume d'amour pour sa Flandre!

Jusqu'au jour où elle te sera rendue, ta brune Patrie, ô mon féal garçon, mon blond Germain aux yeux bleus! Jusqu'au jour promis où, à ta vue, la Flandre aussi exposée que toi aux séductions et aux convoitises de l'étranger, la Flandre qui rompit les chaînes fleuries de la France comme tu tins en échec la Rome pontificale, jettera ce cri rédempteur: O Dieu! rends-le moi, lui seul peut me sauver!

Puisse le Ciel écouter alors cette prière et vous réunir pour jamais, ô Frère, ô Patrie!