Mon guide préjugeait-il mon impression? Il usa de précautions oratoires, recourut à d'extrêmes ménagements avant de me conduire devant cette suprême scène d'ilotisme. Le digne homme m'y prépara, comme à la nouvelle d'une catastrophe. Il paraît que tous ceux qui affrontèrent la même géhenne en sortirent blêmes et défaits. Dans ces conditions qu'adviendrait-il de moi?
Conformément à l'itinéraire, on monte d'abord dans les combles. Le grenier ne contient, outre la provision de céréales, qu'une manière d'auge, en forme d'entonnoir, de la contenance d'un setier, et dont la pointe s'engage, à travers le plancher, dans le corps de la machine fonctionnant en-dessous. Les meules invisibles mettent le plancher en trépidation. Il est temps de remplir la trémie lorsque cesse le ronflement souterrain. Aussi, en attendant que la mesure se soit écoulée, deux servants apathiques, affalés sur des sacs, sommeillent ou baguenaudent. Et si le brusque silence du moteur, cessant de leur chanter sa berceuse, ne les arrache pas à leur indolence, un coup frappé contre le plafond ou un juron caverneux, venant d'en bas, les rappelle en sursaut à leur office périodique.
C'était la trémie banale et anodine de tous les moulins, et les deux faîtards chargés de l'alimenter ne risquaient guère de succomber à la tâche.
A notre entrée, empressés, mais maussades, ils s'étaient mis debout et en position militaire, par respect.
Je fis la moue, ébauchai un imperceptible mouvement d'épaules voulant dire: «Peuh! le terrible moulin et les pitoyables meuniers, en vérité!»
Mon inquisitorial conducteur surprit ma pensée, et avec ce séreux et frigide sourire professionnel des gardes-malades et des geôliers:
—Doucement, cher Monsieur, n'augurez pas trop favorablement de ce préliminaire. Comme j'ai eu l'honneur de vous en avertir, le moteur de ce moulin est extrêmement particulier, je dirai même excessivement particulier.... Puissiez-vous vous familiariser aussi promptement avec les autres organes de l'appareil, avec la cause qu'avec l'effet. Notez bien que vos répulsions probables seront toutes physiques, toutes nerveuses.... Lorsque nous sortirons du laboratoire, pour peu que vous réfléchissiez au motif de cette révolte sensorielle, vous conviendrez que c'est surtout l'apparat, la mise en scène, et peut-être le symbolisme de ce travail qui rebutent et crispent vos fibres affectives.... En y regardant de plus près, il n'y a pas là de quoi fouetter un chat ou plaindre un malandrin! Mirage! simple mirage, je vous assure! Illusion d'optique sentimentale! Mais nos contemporains envisagent le réel à travers une lentille grossissante, se montent le coup, nourrissent de si subtiles délicatesses, préjugés si morbides, et, appréhendant d'occultes actions dans les conjonctures les plus naturelles, deviennent plus irritables, plus chatouilleux qu'un écorché!
Pendant ce nouveau préambule, mon introducteur soulevait une trappe et nous descendions un escalier en colimaçon. Arrivés au bas, il s'arrêta encore, la main posée sur le loquet, comme pour m'accorder une dernière minute de grâce.
Puis il poussa brusquement la porte et la battit après m'avoir fait passer devant lui, pour me couper la retraite.
Nous nous trouvions dans une vaste pièce carrée, relativement basse, qu'éclairait fallacieusement un rang de quatre fenêtres offusquées par de poudreuses toiles d'araignées,—mais il y flottait encore plus de brumes que de ténèbres. D'abord j'avais écarquillé les yeux sans rien voir. Je perçus le courant d'air d'un mouvement giratoire, des ailes ou des volants passaient en me frôlant de leur haleine, j'entendis rauquer et corner une sorte de locomobile, sans suspecter le moins du monde que cette rumeur haletante, rythmique pouvait provenir d'une batterie de poitrines humaines. Puis, autour de l'arbre de couche, emboîté dans le corps du moulin, masqué par un travail de charpenterie, je distinguai une énorme roue horizontale, une lourde roue sans jantes et à dix rais. A mesure que cette masse tournait, de compacte elle devint grouillante et articulée; j'y démêlai des tronçons humains et vivants; tantôt un torse, tantôt une cuisse, maintenant une paire de mollets, aussitôt après des poings convulsés, et encore un profil, un galbe, l'attache d'un col athlétique, la rondeur d'un menton, le méplat d'une tempe, et souvent rien que le rictus d'une bouche, la grenade rouge des lèvres, l'émail d'une mâchoire, la flamme d'une prunelle. Un instant encore et ces ébauches se précisèrent, les silhouettes prirent corps, les membres épars se réunirent et me représentèrent une trentaine de garçons robustes, de fière encolure, actionnant, trois à chaque rais, la roue immense et pesante. Penchés en avant, empoignant les rais comme des bras de levier et de treuil, pesant de toute leur énergie sur le manche, ils poussaient, marchaient au pas, balançaient les hanches, la croupe levée, de l'allure moutonnière et passive d'une bête de somme. Ils rôdaient, rôdaient, sempiternellement, sans proférer une parole, mais non sans renâcler comme ces rosses aveugles qui manœuvrent des chevaux de bois et pour qui le carrousel forain représente le vestibule de la fourrière et de l'enclos d'équarrissage.