A mesure que le nombre des révolutions augmente, le marqueur clame d'une voix de moins en moins assurée. Et, conjointement, ses compagnons ralentissent le pas, élargissent leurs enjambées, s'arcboutent, se calent avec plus d'effort, et en s'arrêtant sur moi, les prunelles deviennent de plus en plus appelantes.

Aux derniers tours la roue gémit, s'enlise, ne démarre qu'à peine; les propulseurs piétinent sur place, marquent le pas. Ceux qui se déhanchaient et se carraient avec une certaine jactance, s'alanguissent, se relâchent. Sourires ambigus, moues veloureuses dégénèrent en une grimace de détresse.

—Deux cents!... Halte!

Un tour de plus et ils croulaient.

Trente nouveaux colons, dispos et séjournés, qui, adossés aux murs, badaudaient, bras croisés, en attendant le moment de tourner à la meule, relèvent leurs camarades exténués. Ces remplaçants se bousculent avec un empressement inconcevable. Ils se disputeraient même les places à la roue, ils se battraient pour entrer dans la coursière, si le roulement n'avait été réglé d'avance, et si des gardiens n'intervenaient dans les compétitions.

La corvée rapporte à ces bannis les quelques centimes nécessaires pour se procurer, à la cantine, le tabac et d'autres douceurs. A la fin de la semaine, ils palpent leur mouture en ces grossiers méreaux de plomb, monnaie fictive des colonies pénitentiaires.

Et voilà pourquoi, jamais en notre matériel pays, limiers de trait jappant de plaisir, frétillant de la queue, prodigues de caresses, au moment où le maraîcher brutal ou le garçon boulanger sournois les attelle sous la charrette surchargée, ne témoignèrent impatience plus fébrile et plus inattendue, que ces fils de chrétiens appelés à remplir cet office bestial.

L'état lamentable de ceux qu'ils suppléent ne les rebute pas. Et même si de nombreux relais ne guettaient l'instant de s'atteler à la machine, à peine relevés de corvée, leurs frères rendus, à bout de forces, retourneraient avidement à ce supplice rémunérateur.

Remontée après chaque heure, l'horloge se remet en mouvement avec une intrépidité nouvelle, les aiguilles fraîches évoluent sans accroc, les barres craquent sous les poignes affermies, les pieds se lèvent et retombent en cadence, la voix du nouveau marqueur, le timbre de l'horloge résonne plus franchement.

Mais, peu à peu, la gorge du compteur se resserre et se voile, l'impulsion se ralentit, les visages épanouis se contractent; je vois des gouttelettes sourdre à leurs fronts, les muscles se bandent moins facilement, la respiration s'embarrasse, les yeux affleurent aux orbites et les têtes penchent vers les croupes qui les précèdent.