Et toi, l'aiguilleur, conte-nous ton premier écart; comment as-tu fait pour dérailler jusqu'ici?

—L'amour me perdit.... A dix-neuf ans j'étais un mélancolique et administratif garde-barrière, posté des heures durant, aux confins de la ville, et voyant passer et repasser les trains; condamné à l'isolement, à la vigilance et à l'exactitude. J'étais jeune et j'enviais les couples prenant leur vol vers la campagne, et s'en revenant, pâmés et langoureux de la promenade, de la danse et du reste.... D'intervalle en intervalle j'embouchais ma corne pour signaler l'approche des trains. Il y avait des soirs ou j'étais saisi moi-même par l'accent de détresse qui passait dans mon instrument; j'avais l'air parfois d'appeler au secours, ou d'autres fois, de me râler d'amour comme les cerfs qui brâment à la vesprée dans les forêts de mon pays des Ardennes. J'aurais voulu fuir, m'en aller, loin de ce morne paysage faubourien, auquel, sous les tons cuivreux et enfumés des méchants ciels d'équinoxe, ma fanfare semblait prêter un deuil et un sinistre de plus. Et chaque soir je cornais plus lamentable. Qui vint à mon secours? Une soubrette trop compatissante qui rôdait souvent par là. Mes yeux bruns et pailletés de cristal quand elle m'eut dévisagé quelques fois, lui continuèrent-ils la sorcellerie de ma musique? Une nuit sur deux mots échangés, elle se rendit dans ma logette et ses lèvres ne se détachant plus des miennes, remplacèrent à celles-ci la saveur vert-de-grisée du cuivre par les baumes et les framboises des baisers. Et comme je défaillais, un coup de clairon m'avertit du passage à niveau voisin; je n'eus pas le temps d'emboucher l'instrument et de courir fermer la claire-voie: le train passa écrabouillant un vieux couple lamentable.... Les chefs ne se contentèrent pas de me chasser, je subis encore la prison. Au sortir de ma captivité, durant laquelle je ne cessai de chérir la cause de mon malheur, je courus à la recherche de la belle; mais je ne la revis plus jamais; elle disparut sans retour.... Puis pour la rappeler je ne possédais plus la fanfare si dolente dans la nuit; cette fanfare presque si triste que celle qui vient de nous avertir de l'arrivée de nos nouveaux compagnons....

Ils sont nombreux encore les récits: tous accidents, méprises, faux départs; malchances et maladresses, impulsions, foucades équipées de mauvaises têtes, bévues commises par des adolescents, des bayeurs et des effarés, des criminels candides et débonnaires, coupables sans le savoir, viciés mais non vicieux, ne comprenant rien au code et à la morale et voulant vivre ingénuement à leur guise, dans un monde tel qu'ils le sentent et le comprennent. Pauvres moucherons butineurs folâtrant dans les rais du soleil et se débattant l'instant d'après dans les filets des araignées!

Et lorsque le narrateur a fini de parler, court un frisson de commisération, un remous de solidarité. Il faudrait les voir se rengorger tous, altérés de prouesses, avec du défi et de la révolte plein les yeux. Parfois, pour mieux manifester leur enthousiasme, ils nouent une sarabande furieuse, les mains se cherchent et se broient, les pieds trépignent, tandis que le juge absout et félicite le prétendu pestiféré.

—Et toi, l'aristo, comment débuta ton casier judiciaire?

En ces termes, Jacques la Veine interpelle un grand trentenaire aux mains blanches de gratte-papier, qui se cache derrière une colonne, et qui se flatte d'échapper à cette mise sur la sellette. Au surplus, absorbé dans une méditation exclusive, c'est à peine s'il a entendu les confidences des autres. Pour l'avertir que son tour est arrivé il faut que ses voisins le secouent. Il balbutie effaré comme un dormeur qui se réveille. Ensuite, apprenant ce qu'on veut de lui, il se recueille. «Eh bien, soit.... Vous comprendrez peut-être.... Et sinon, tant pis!»

Sa voix rauque s'éclaircit, son émotion tourne en éloquence, il s'exalte à mesure qu'il lève les vannes de son cœur:

—...«O moi, je suis l'amoureux maudit, né sous le signe d'Uranie. Si l'amant de la femme passe souvent par des alternatives d'espoir et de découragement, de communion et de méconnaissance, de torture et de volupté, que dire des affres indicibles que je ne cessai de traverser, comment vous représenter ce vide offert à l'infini de mes postulations, ce fiel versé à mes lèvres altérées? Car moi je n'eus pas ou du moins longtemps je ne me crus point le droit de me plaindre devant la généralité des hommes!

Enfant, au collège, mes camaraderies contractèrent toute la vivacité et la mélancolie du plus tendre des sentiments. Aux baignades la nudité frileuse de mes compagnons m'induisait en de troublantes extases. En dessinant d'après l'antique je goûtai les nobles académies masculines; païen je ne découvrais pas de vertu sans la revêtir des harmonieuses formes d'un athlète, d'un héros adolescent ou d'un jeune dieu, et j'accordais voluptueusement les rêves et les aspirations de mon âme à l'hymne de la chair gymnique. En même temps je trouvai coqs et faisans plus beaux que leurs poules, tigres et lions plus prestigieux que lionnes et tigresses!... Comme mes maîtres inquiets devant mes naïves professions de goût me prémunissaient paternellement contre les écarts de ma sincérité, je consentis à taire et à dissimuler mes prédilections déréglées, je tentai même d'en imposer à mes yeux et à mes autres sens, je me broyai le cœur et la chair à les persuader de leurs méprises et de l'aberration de leurs sympathies, mais rien n'y fit, ils regimbaient à la raison de tout le monde, et, lorsque j'entrai dans la vie sociale, malgré l'opprobre pesant sur ceux de ma race, malgré la tyrannie du préjugé, malgré la presque unanimité des moralistes fulminant l'interdit contre quiconque blasphème la suprématie esthétique de la femme, je m'opiniâtrai, fanatique et farouche, à n'accepter que le témoignage de ma propre conscience. Mon génie me donnait raison contre toutes les consignes et tous les mots d'ordre moraux. Honni, ulcéré dans mes opinions intimes, sans cesse mis au défi, fort d'ailleurs de mon honnêteté absolue, j'en vins non seulement à mépriser leurs anathèmes, mais encore à m'en enorgueillir. Puis je savais par mes lectures,—ces lectures qui étaient ma consolation mais souvent aussi un achoppement,—que des sages, des artistes, des héros, des rois, des papes, voire des dieux justifiaient et exaltaient même par leur exemple le culte de la beauté mâle.

Toutefois j'aurais résisté aux impulsions de mes instincts physiques et me serais renfermé peut-être jusqu'à la mort dans une stoïque admiration pour les parangons de beauté virile, si un jour néfaste et béni, toutes mes forces affectives, tendresses morales et voluptueux désirs ne s'étaient fondus en un amour exclusif et absolu, unique et fatal comme une possession, pour un jeune homme que des fiertés et des admirations communes et surtout l'espoir de s'initier aux arts dans lesquels j'excellais, avaient amené sur le seuil de ma porte. Ah, je n'oublierai jamais les progrès rapides et les épanchements de notre liaison, ses caressantes paroles d'affectueuse ferveur tandis que nous nous promenions, son bras passé sous le mien et ses grands yeux cherchant mes yeux pour y boire mes intimes pensées! Notre communion devint tellement étroite que son absence me navrait comme un adieu, et que toute journée passée sans lui me durait une semaine de regrets et d'humeur chagrine. Sa présence m'était même devenue indispensable à ce degré que, farouche, endolori, toujours tenaillé par des angoisses et des pressentiments, je n'osais jamais croire à la stabilité et à la durée de cette conjonction de nos deux tendresses et que chaque fois qu'il me quittait je me sentais atrocement déprimé et abattu, comme si je ne devais plus jamais le revoir! Il était le but et le foyer de ma vie, la chaleur de mon corps et la lumière de mon âme! Touché par mes attentions, mon dévouement, ma fidélité, mon exclusif souci de lui être agréable, ma vigilance à écarter toute épine de son chemin, il me répondit par une fraternelle et filiale amitié. Longtemps je me contentai de son affection plausible et me résignai en songeant que du moins il n'aimait d'amour aucune créature terrestre. Mais hélas, il me détrompa. Depuis son enfance il s'était fiancé à une gentille et rieuse voisine. Avec la confidence de son amour il m'apportait aussi la nouvelle de son prochain mariage!