Pourquoi ne m'a-t-il pas aussi bien troué le cœur d'un coup de couteau, ou, que ne me suis-je tué à ses pieds! Alors seulement, en une scène terrible qui le mit en fuite et l'arracha pour jamais à ma sollicitude, je lui découvris les abîmes et les vertiges de ma passion pour toute sa personne; je lui dis de ces mots qui tirent le sang et qui affoleraient des marbres, je le conjurai de se donner à moi, de rompre son mariage ou du moins de se partager entre nous, je lui parlai comme un patient qui demande grâce, comme un supplicié qui crie miséricorde. Je me traînai sur les genoux, je pressai ses mains en les arrosant de larmes. Rien n'y fit. Ah cette femme, fût-elle la plus aimante de son sexe ne pourra jamais l'adorer au paroxysme où je l'adorais!
Dieu, Dieu! Dire qu'il est possible d'aimer, de se consumer à ce point, sans que ce feu gagne et embrase celui vers qui tendent et s'allongent désespérément, affamées, altérées comme des âmes de damnés au fond de la géhenne, toutes ces flammes, toutes ces voluptueuses et sinistres flammes d'amour! Dire que jamais il ne se rendit à la prière, à l'imploration muette de tout mon être, qu'il ne se sentit point frémir tout au moins de pitié amoureuse en cette explication suprême qui m'amputa de tout ce qui m'attachait à la terre! Et qui viendra parler après cela de fluide, de magnétisme et de télépathie!
Il ne se figura jamais ce que j'avais lutté pour ne pas l'effaroucher ou l'obséder, ce que je m'étais contenu et flagellé pour me conduire selon le gré de la masse contemporaine et ne pas le compromettre aux yeux des vertueux médisants! Depuis mon enfance je réfrénai mon tempérament, je déguisai ma pensée, je donnai le change à ma famille et à mon entourage sur mes véritables inclinations. Jugez de la fatigue, de l'écœurement et du dégoût que me causait cette comédie, cette perpétuelle dissimulation! Mais c'est seulement le jour où j'aimai pour de bon, que je sondai toute l'étendue de ma détresse et de mon désespoir. Les cinq années que durèrent mes relations lancinantes et balsamiques avec l'être élu, je fus le plus torturé des martyrs. Ah! je voudrais voir combien de mes juges étant à ma place eussent résisté à cette projection de leur être vers la chair défendue, eussent repoussé loin de leurs lèvres la coupe que la nature offrait à leur soif exceptionnelle, eussent eu la force d'étouffer le cri de délivrance, de paralyser ce geste de soulagement, de salut et de secours suprême! Eh bien, tant qu'il fut auprès de moi, tant que, de loin en loin, nos lèvres se rapprochèrent en un baiser que j'eusse voulu perpétuer suave et ineffable et étendre jusqu'à la possession complète, je chérissais cette tentation, cette torture, je prenais goût à ce supplice comme à une épouvantable gageure, je me roidissais fièrement, presque radieux sous l'implacable acharnement des conventions et des règles générales. Désespérément chaste malgré mes désirs éperdus, je me trouvai légitime et je n'aurais pas échangé mes postulations contre tous les appétits de ce monde conforme. Je préférais à leurs conjugaux embarquements pour Cythère, à leurs langoureuses idylles au pays du Tendre, ma passion rouge et noire, mon ascension du volcan sulfureux, mes périples exaspérés sur les lacs asphaltides.... J'exultai au milieu des fournaises, j'attisai mes incendies....
Souvent je lui écrivis des lettres brûlantes que je ne lui envoyai pas, mais que je conservai pour qu'il les lût seulement après ma mort, car j'estimais alors qu'il est de ces déclarations que les trépassés, les expiants seuls ont le droit de formuler par delà les limites du tombeau.... Il pourra lire à présent ces lettres puisque je n'appartiens déjà plus à la même terre que lui.... Et qui sait? Peut-être serviront-elles à l'instruction, voire à l'amusement de son amante, et n'y attacheront-ils, partagés entre la curiosité et le dégoût, que la valeur d'un phénomène pathologique?»
A cette supposition atroce, il fit entendre un cri qui donna l'idée d'un vaisseau se rompant dans sa poitrine; puis il fut quelques secondes avant de recouvrer la parole, et lorsqu'il reprit, à chaque phrase il semblait se porter un coup de poignard:
«A peine eut-il fui ma présence, que je voulus m'élancer à sa poursuite. Pour le revoir, je lui eusse demandé pardon de ma trop exigeante tendresse; j'eusse abjuré et rétracté du moins en paroles, ma seule, ma suprême religion. Je songeai aussi à l'assassiner avec sa maîtresse, quitte à me suicider ensuite. Mais non, je l'aimais jusqu'à tous les sacrifices, jusqu'à tolérer son bonheur auprès d'une autre créature, jusqu'à survivre à son abandon, jusqu'à accepter une existence privée désormais de toute effusion et durant laquelle il ne me resterait plus qu'à repaître douloureusement mon cœur des mirages et des leurres de notre intimité défunte. Aussi, au moment où je m'emparais du revolver, je me représentai une larme, un regard de nos beaux yeux, un de ses cajoleurs et mutins sourires d'autrefois, et cette évocation me navra à tel point que laissant choir l'instrument homicide, je m'effondrai dans un fauteuil d'où je m'abattis sur le plancher en proie à une crise de nerfs voisine de l'épilepsie, et ne cessant d'appeler l'absent avec des râles exaspérés par l'horrible certitude de l'irréparable....
Pour oublier je recourus aux voyages; je parcourus des Océans, j'accompagnai nos rudes marins du Nord jusqu'aux pêcheries boréales. Le plus souvent, vautré au fond de la barque, l'idée fixe me rongeait et au plus fort des tempêtes, le fracas des éléments et les blasphèmes ou les prières de mes compagnons ne parvenaient à étouffer le timbre de la voix aimée, de la voix lointaine qui ne cessait de vibrer à mes oreilles, de me chanter les serments et les confidences de jadis!
Pour oublier aussi je me mis à boire, j'ivrognai avec la crapule; vain remède: miroir maléfique, l'alcool ne me réfléchissait que plus désespérément adorables les grâces et les perfections de l'absent....
Alors je songeai à satisfaire brutalement ma chair. Ma passion rebutée se dédommagerait en immédiates débauches. Il me fallait calmer à toute force ce sang de lave, cette sève leurrée et toujours trahie, hélas, à laquelle je ne pourrais offrir d'assouvissement sans attenter aux mœurs de mes dissemblables.... Ah, de cet amour pur entre tous, de ce sacrifice de mon être à un autre être, de cette immolation perpétuelle de ma conscience et de mon caractère à cet enfant de prédilection, je sortais réprouvé, ivre de terribles revanches, friand de représailles érotiques.... Ah je me moquai bien des sages et des justes! Crime contre nature, diraient-ils! Contre quelle nature? Ma vie entière n'avait-elle pas été un crime contre ma nature à moi?
Un matin de mardi-gras, anniversaire de notre première rencontre, je me réveillai en m'écriant avec une rage sardonique: «Ah, c'est carnaval! Si je me déguisais en homme normal, si je faisais la cour aux femmes, puisque c'est aujourd'hui carnaval! Je ne me reconnaîtrais peut-être plus moi-même!» Ce que je ris à cette pensée! Jamais je ne ris autant de ma vie. Ah ce fou rire me reprend.... Ma gaieté fut même telle que mon courage et ma résolution grandirent jusqu'à m'entraîner vers un acte téméraire. J'étais décidé à en finir, j'obéirai à ma vocation.