[59] Saint-Étienne : impr. du Stéphanois, 1895.

[60] B. G. O., août-sept. 1895, p. 357-368. Il ne faudrait point voir dans cette prophétie une simple hyperbole oratoire, mais plutôt l’expression imagée d’un certain plan maçonnique, qu’indiquait, dès l’an 1883, M. Blatin, « orateur » du convent : « Dans ces édifices élevés de toutes parts, depuis des siècles, aux superstitions religieuses et aux suprématies sacerdotales, nous serons peut-être appelés, à notre tour, à prêcher nos doctrines et, au lieu de psalmodies cléricales qui y résonnent encore, ce seront les maillets, les batteries et les acclamations de notre Ordre qui en feront retentir les larges voûtes et les vastes piliers. » (B. G. O., sept. 1883, p. 645.)

Avec une vue plus courte, mais plus efficace, M. Blatin signifiait, au même convent, que la France avait « un gouvernement réactionnaire appuyé sur une majorité dont les doctrines, les tendances, l’orientation n’ont absolument rien de conforme avec les doctrines et l’orientation de la maçonnerie ». C’est surtout à M. le général Zurlinden, ministre de la Guerre, que s’appliquaient les reproches de M. Blatin : on était mécontent, au convent, des conséquences qu’avait eue l’interpellation de M. Rabier sur le cléricalisme dans l’armée ; on se plaignait que certains chefs pussent s’autoriser d’une circulaire du ministère de la Guerre pour interdire à leurs subordonnés l’accès des loges ; et M. Blatin s’acharnait sur les « bureaucrates et ronds-de-cuir » de la rue Saint-Dominique, « qui sont absolument à la dévotion des cléricaux[61] ». Moins de quatre ans après, on a vu s’accentuer cette offensive de la maçonnerie[62], et l’histoire ramenait, en face de M. Blatin et de ses Frères, M. le général Zurlinden… Enfin le convent de 1895 fit une démarche éloquente, plus éloquente même que les discours de M. Delpech et de M. Blatin, en acclamant comme président du Grand Orient M. Lucipia. Les juridictions répressives qui suivirent la Commune avaient impliqué M. Lucipia dans l’affaire de l’assassinat des dominicains d’Arcueil ; et, parmi les souvenirs qui désignaient cet homme politique à la confiance de la maçonnerie, M. Desmons ne craignit pas de rappeler « les longs mois passés au bagne ». M. Lucipia répondit avec franchise : « Bien que les cheveux aient blanchi, si les circonstances étaient les mêmes, votre frère Lucipia serait le même[63]. » Le procès-verbal, ici, marque de vifs applaudissements.

[61] B. G. O., août-sept. 1895, p. 202.

[62] Vœux de M. Geyer, receveur des finances à Saint-Jean-d’Angely, en son nom personnel, et de M. Dazet, avocat, au nom du Conseil de l’Ordre, à l’ouverture du convent de 1898. (C. R. G. O., 19-24 sept. 1898, p. 11-15.)

[63] B. G. O., août-sept. 1895, p. 370 et 376.

L’année 1896 fut tragique pour la maçonnerie : subitement elle escalada le Capitole, et puis en descendit. Au début de l’année, M. Léon Bourgeois était au pouvoir avec sept de ses « Frères » ; et, s’il « tint à marcher de l’avant », c’était, comme il le déclara plus tard dans une loge de Suresnes, parce qu’il « savait devoir être suivi par les maçons de France[64] ». La joie des loges fut immense. « Pour la première fois, déclarait M. Friquet, président de la Grande Loge symbolique écossaise, en portant un toast à M. Mesureur, nous possédons un gouvernement vraiment, entièrement démocratique, un gouvernement de maçons, et de maçons dignes de ce nom. Il me suffira de citer, parmi les ministres profanes, M. Berthelot, pour avoir le droit de dire qu’il ne leur manque, pour être des nôtres, que la formalité de l’initiation[65]. » M. Combes se flattait hautement de rester, au pouvoir, un maçon militant[66]. M. Guieysse présidait avec M. Mesureur la distribution des prix des cours commerciaux du Grand Orient ; ils étaient présentés à l’assistance par M. Lucipia lui-même, comme des « maçons soucieux de leurs engagements » ; et M. Guieysse répondait, avec l’autorité d’un homme d’État et la gravité d’un homme d’Église : « C’est dans la maçonnerie que j’ai trouvé la plus haute expression de la règle qui doit guider les hommes dans la vie[67]. » MM. Bourgeois et Doumer se faisaient présenter à Lyon cent vingt délégués des loges ; M. Alfred Faure, député radical du Rhône, interprète de ce cortège, témoignait aux deux ministres avec quel « orgueil de famille » les maçons saluaient, dans le Cabinet, « les plus illustres d’entre leurs Frères » ; et, priant M. Bourgeois de compter sur leur « action politique », sur leur « concours le plus généreux » il sollicitait, en finissant, les palmes académiques pour le doyen de la maçonnerie lyonnaise : alors, « au milieu de l’émotion générale », MM. Bourgeois et Doumer[68], « instantanément », exauçaient cette demande, et, « séance tenante », ce « doyen d’une espèce rare » était décoré. La maçonnerie des départements, partout, s’abandonnait à l’enthousiasme ; la loge de Bar-le-Duc constatait avec fierté que le programme du cabinet Bourgeois était identique au programme d’action politique voté à Épinal en 1893 et à Mâcon en 1894 par les congrès des Loges de l’Est[69] ; et la Revue maçonnique, organe de l’« écossisme », coupable de certaines réserves à l’endroit de M. Bourgeois[70], eut à subir le désabonnement officiel de plusieurs loges, formellement approuvées par le Grand Orient[71].

[64] C. R. G. O., sept.-oct. 1897, p. 23.

[65] Revue maçonnique, 1896, p. 3-5.

[66] C. R. G. O., mai-juin 1897, p. 5.