[52] B. G. O., décemb. 1895, p. 467.

[53] B. G. O., août-sept. 1895, p. 380.

L’avenir, sans doute, pourra diviser l’histoire de la troisième République en deux périodes, entre lesquelles l’année 1894 marque à peu près la transition. Avant cette date, la maçonnerie « fit de la politique » en prétendant souvent, par « formalisme », qu’elle n’en faisait point[54] ; elle en fit encore, après cette date, en alléguant qu’elle « faisait de l’action ». — « C’est la maçonnerie, disait M. Hubbard au convent de 1897, qui a fait passer dans la législation de la troisième République les lois militaires et scolaires[55] » ; on en aurait en effet la preuve en étudiant, à vingt années en arrière, les comptes rendus des convents ; nous n’insisterons point ; l’élaboration de ces lois appartenant déjà, ou peu s’en faut, à l’histoire ancienne. Ce qui marque l’attitude de la maçonnerie dans cette première période, c’est qu’elle ne se mêle point, ouvertement, publiquement, aux modifications ministérielles. Maîtresse et gardienne de la philosophie républicaine, éducatrice attitrée de presque tous les hommes du parti républicain, elle traite ce parti comme une chose qui lui appartient, et c’est un droit de propriété dont elle est si convaincue qu’elle demeure sans inquiétude, quels que soient les hommes que ce parti pousse au devoir. D’ailleurs, la suspicion presque unanime où les catholiques tenaient la forme républicaine offrait à la franc-maçonnerie un prétexte plausible pour présenter ses doctrines antireligieuses comme étroitement connexes aux intérêts de la République. Mais, lorsque les instructions de Léon XIII et les déclarations de M. Spuller eurent troublé l’échiquier de la politique française, la maçonnerie crut sentir qu’une fraction du parti républicain lui échappait : de là, depuis cinq ans, le surcroît d’exigences qu’elle témoigne, les vœux spécialement vexatoires qu’elle multiplie, les sommations dont elle fatigue les ministères douteux, les audacieux compliments qu’elle assène aux ministères dociles.

[54] Comparer, au convent de 1886, cette curieuse déclaration de M. Gonnard : « Il fut un moment non pas de règle, mais de formalisme, de déclarer que la Maç∴ ne s’occupait ni de religion ni de politique. Était-ce de l’hypocrisie : je ne le dirais pas. C’était sous l’impression des lois et de la police que nous étions obligés de dissimuler ce que nous tous avons mission de faire, ou plutôt de faire uniquement. » (B. G. O., sept. 1886, p. 545.)

[55] C. R. G. O., 20-25 sept. 1897, p. 289.

« Il pourrait sembler à première vue, disait en 1894 l’orateur du convent, M. Gadaud, sénateur de la Dordogne, que la franc-maçonnerie, qui n’est autre chose que la République à couvert, comme la République elle-même n’est autre chose que la franc-maçonnerie à découvert, doive arrêter là son rôle politique, puisque la République est devenue un gouvernement acquis et définitif. Il n’en est rien. Plus que jamais le concours de la franc-maçonnerie est indispensable à la République. » Et M. Gadaud, qui peu de mois après devenait ministre, dénonçait en termes énergiques le péril du « ralliement » et l’artifice de l’« esprit nouveau[56] ». C’est pour fournir des munitions à la « bataille contre l’« esprit nouveau[57] » que M. Dequaire, devenu depuis lors, par un choix étrange, inspecteur d’académie dans l’inflammable région des Cévennes, obtenait du convent le vote d’un impôt de capitation supplémentaire de 1 franc par tête, exigible de tous les maçons. Il appela plus tard cette assemblée le « convent de l’organisation[58] » ; l’œuvre de propagande était désormais créée.

[56] B. G. O., août-sept. 1894, p. 389.

[57] B. G. O., août-sept. 1894, p. 372.

[58] C. R. G. O., 19-24 sept. 1898, p. 445.

Nécessité de refaire à l’image de l’unité maçonnique l’unité du parti républicain et d’emprunter à la doctrine maçonnique les idées directrices qui permettent de grouper pour une action commune les éléments du parti républicain : ainsi s’intitulait une brochure qui parut à Saint-Étienne, dans l’été de 1895[59], à la suite du Congrès des Loges de l’Est. M. Chandioux, député de la Nièvre, et quelques-uns de ses Frères recommandaient dans cette brochure, avec une insistance anxieuse, la concentration à gauche ; et c’est sous l’impression de cette publication, que s’ouvrit le convent de 1895. Il fut, nous dit M. Dequaire, « le convent de la doctrine ». M. Delpech, alors professeur au collège de Foix, et plus tard sénateur de l’Ariège, en était l’orateur : son discours, synthèse de la « doctrine », fut un long tressaillement d’angoisse et d’effroi ; Vasquez, Sanchez, Gury, Thomas d’Aquin, le « sacré cœur de Marie Alacoque » furent tour à tour flétris avec emportement ; le christianisme fut accusé de « banqueroute frauduleuse » et l’École normale supérieure de cléricalisme ; l’anathème fut jeté contre cette « cohue de Jésuites, de revenants des temps passés et de décadents fin de siècle, associés pour des intérêts divers dans une action commune contre la civilisation » ; et l’orateur frissonnait d’un tremblement incurable en discernant, parmi cette cohue, un « peuple de moines microcéphales », et, tout en tête, le « maître Jacques qui joue à Rome le Père éternel » : M. Delpech désignait ainsi Léon XIII. « Voix et verbe » de ses Frères, il poursuivait en invitant les maçons à « veiller jusqu’au jour où les ministères, les administrations diverses, les armées de terre et de mer, seraient dégagés de toute influence papaline et jésuitique », et en prophétisant que, ce jour-là, la maçonnerie monterait à Montmartre, y proclamerait « la déchéance définitive du Pape et dresserait, sur le parvis de la basilique, un monument dédié à toutes les victimes des fanatismes religieux[60] ».