[124] C. R. G. O., 19-24 sept. 1898, p. 323.

Les colonies, à leur tour, sont une sorte de terre vierge où la maçonnerie travaille fiévreusement ; et voici que M. Lucipia, — un homme sûr, pourtant, — interpelle le Conseil de l’Ordre, au convent de 1897, sur les moyens d’action « par lesquels il combat l’influence cléricale dans les colonies » ; au nom de la commission de propagande, M. Duvand s’insurge : rien ne peut être divulgué[125]. Maçons et profanes, et M. Lucipia lui-même, doivent se borner à constater qu’au début de 1898 le Conseil de l’Ordre félicitait M. Doumer pour sa « bienveillance » et son « affabilité[126] », et qu’au convent de la même année ne figuraient pas moins de quatre fonctionnaires du ministère des Colonies.

[125] C. R. G. O., 20-25 sept. 1897, p. 198.

[126] C. R. G. O., janv.-fév. 1898, p. 17.

Il y a enfin, dans le budget du Grand Orient, un chapitre des « relations extérieures » : car la maçonnerie, suivant le mot de M. Dequaire, a une « politique extérieure » aussi bien qu’une « politique intérieure[127] » ; et celle-là dans son ensemble, comme celle-ci dans certains de ses détails, demeure inconnue de la masse des maçons. En 1894, le rapport de M. Dequaire sur les relations extérieures « ne peut être imprimé, à cause des aperçus délicats qu’il renferme sur les relations du Grand Orient de France avec diverses fédérations de l’univers[128] ». En 1896, on transmet mystérieusement à la commission des relations extérieures une planche relative aux affaires espagnoles et cubaines[129]. Dans les convents plus récents, on fait le silence. Une organisation internationale, sise rue Cadet, concerte avec la maçonnerie universelle une « politique extérieure » (je reprends le mot de M. Dequaire) ; et les maçons épars sur tout le territoire sont tenus à l’écart. Est-ce Paris, Londres ou Rome, qui donne le mot d’ordre ? Cette « politique occidentale », que certains historiens de l’heure présente conseillent à la France, serait-elle la politique du Grand Orient ? La ville aux sept collines, par une sorte de prédestination fatale au titre de reine du monde, inspirerait-elle la contre-église, dont M. Bourgeois fut parfois le missionnaire transalpin, comme elle inspire l’Église ? On est réduit à des hypothèses. Qu’il suffise aux Français initiés de savoir qu’ils travaillent pour une œuvre internationale qui leur échappe ; ils n’ont rien de plus à demander ; ils sont des moyens en vue d’une invisible fin ; ils paient, ils obéissent, c’est tout ce qu’il faut.

[127] B. G. O., août-sept. 1894, p. 409.

[128] B. G. O., août-sept. 1894, p. 117.

[129] C. R. G. O., 21-26 sept. 1896, p. 85.

V

Jusqu’où va l’obéissance, c’est ce que les documents ne nous révèlent que d’une façon fort incomplète. On a parlé discrètement, au convent de 1897, d’une circulaire par laquelle les Vénérables sont invités à fournir au Conseil de l’Ordre certains renseignements confidentiels. Lorsqu’on lit qu’en 1893 M. Dutreix, député radical de l’Aube, engagea la loge de Vitry-le-François à « faire la plus active propagande en vue des élections[130] », l’imagination évoque tout de suite un club. Lorsque l’on constate qu’en 1896 M. Monteil apportait au Conseil une promesse de la loge de Laon, et que cette loge s’engageait à « centraliser tous les renseignements politiques ou autres qu’elle pourrait se procurer dans la contrée[131] », on se demande si les loges sont des organisations de police secrète. Lorsqu’on voit qu’en 1890 une loge de Marseille dénonce l’embauchage de l’armée par une société cléricale[132], et qu’en 1897 la loge de Tarbes dénonce au Conseil une messe commandée par un général pour l’anniversaire de Solférino, et lorsqu’on lit dans la « planche » de cette dernière loge : « Encore quelque temps, et l’armée sera définitivement l’armée du pape, de la superstition, du despotisme[133] », on note avec intérêt l’origine des cris d’alarme dont le militarisme et le cléricalisme sont devenus l’objet, et l’on cherche, mais en vain, ce qu’a pu faire le Grand Orient pour rassurer ces loges ombrageuses. Mais nous découvrons, par ailleurs, qu’en 1893, M. Dequaire s’en fut voir le ministre pour l’entretenir de certaines fraudes employées par le clergé[134] ; un « Frère » de Versailles les avait, paraît-il, révélées ; et M. Dequaire répercuta la dénonciation. La pénombre maçonnique achève enfin de s’éclairer, grâce à un discours du même M. Dequaire, prononcé au convent de 1894 : « Vous avez, disait-il, autorisé le F∴ Lucipia, toujours si méthodiquement dévoué, à constituer au Grand Orient cette chose qu’il vous disait à demi-mot, qui sera un puissant moyen d’action pour la centralisation habile de tous les renseignements. Grâce au personnel que vous n’avez pas marchandé à notre Frère, il est incontestable qu’avant peu de temps nous saurons quels sont les hommes qu’on promène d’un département à un autre pour y représenter la République. Si les groupes républicains se connaissent mal de circonscription à circonscription, c’est à la maçonnerie à leur servir de trait d’union, et, disons le mot un peu terre à terre, d’agence très fidèle de renseignements[135]. » Ainsi les loges, en 1894, devinrent des agences de renseignements, avec M. Lucipia comme correspondant. Il y a, dans chacune d’elles, un ou deux personnages qui s’occupent de la police politique ; les autres s’abandonnent aux pompes du symbolisme ou aux grandioses abstractions de la philosophie maçonnique ; et peut-être seront-ils bientôt étonnés du mouvement de haine auquel la politique maçonnique commencera d’être en butte.