« Tous nous sommes amoureux de galons, déclarait encore M. Foveau de Courmelle ; nous voulons tous être quelque chose, et alors nous multiplions les loges, et nous arrivons à avoir, à nos tenues, un nombre infime de membres[117]. » M. Blatin se fâcha, déclara que ce n’était pas la question, mais le renseignement subsiste ; et sans doute il suffit, pour le corroborer, de constater qu’en cas de referendum sur la modification d’un article de la constitution, les abstentions ou les réponses ambiguës des loges sont parfois assez nombreuses, et de recueillir, aussi, une observation de M. Poulle, commandeur du Grand Collège des Rites, constatant, en 1894, que, dans les loges qu’il visitait, les collections du Bulletin du Grand Orient n’étaient pas coupées[118]. Il serait donc imprudent, sinon naïf, d’admettre, entre les loges et le Grand Orient, je ne sais quelle coopération assidue ; et le Grand Orient ne s’en plaint peut-être pas ; l’émiettement des loges, la demi-ignorance où certaines s’attardent, ne sont-elles pas des conditions excellentes pour assurer l’hégémonie d’un pouvoir central ? Toute loge, si médiocre soit-elle, garde avec le Grand Orient deux liens indissolubles : d’une part, elle doit annuellement payer un impôt, qui s’élève, en 1899, à 4 fr. 50 par tête de maçon[119] ; d’autre part elle doit, chaque année, sauf excuse légitime, envoyer au Grand Convent de septembre, assemblée générale de la fédération maçonnique, un délégué. Joignez-y que le Vénérable peut, à son gré, adresser au Conseil de l’Ordre des communications appelées « planches », dont la plupart sont mentionnées, en termes clairs ou volontairement équivoques, dans les comptes rendus du Grand Orient. Les délégués des loges jouent ainsi le rôle de pouvoir législatif ; le Conseil de l’Ordre, renouvelable par tiers et dont les membres sont élus pour trois ans par ces mêmes délégués, est le pouvoir exécutif. Il semblerait donc, de prime abord, que toute autorité appartient aux loges, puisque, directement ou indirectement, ces deux pouvoirs sont leur émanation.
[117] C. R. G. O., 19-24 sept. 1898, p. 156.
[118] B. G. O., août-sept. 1894, p. 175.
[119] Rapport du Conseil de l’ordre sur l’exercice 1897 et projet de budget pour 1899, p. 19. — Jusqu’en 1879, grandes et petites loges payaient le même chiffre d’impôts ; c’est depuis 1879 qu’on tient compte du nombre des membres. (Voir B. G. O., octobre 1879, p. 258 et suiv.)
Mais que vaut, en fait, ce parlementarisme maçonnique ? M. le colonel Sever le prend à peine au sérieux ; il demandait, en 1896 et 1897, que le Conseil de l’Ordre eût auprès de lui, toute l’année, des délégués permanents des loges ; et plusieurs orateurs insinuèrent avec lui que ce conseil souverain avait ses coudées trop franches. Les délégués, à chaque mois de septembre, votent un budget de 101.000 à 103.000 francs ; là-dessus, plus de 74.000 francs sont fournis par les loges, qui donnent au Grand Orient, à peu près, le sixième de leurs recettes[120]. Or 7.300 francs seulement, sur les recettes du Grand Orient, sont affectés aux dépenses philanthropiques ; l’orphelinat maçonnique ne vit qu’en réclamant de l’État, du Conseil général de la Seine et de la Ville de Paris 34.000 francs de subvention[121]. D’autre part, si l’on laisse de côté les 14.000 francs consacrés au loyer du Grand Orient, nous rencontrons des dépenses de personnel, de bureaucratie, d’imprimés, d’affranchissements, d’indemnités de voyage, bref d’organisation et de propagande maçonnique, qui s’élèvent à environ 67.000 francs. Or ces dépenses, de près ou de loin, touchent à la politique ; et, tandis que les pouvoirs publics viennent en aide à la charité maçonnique, les ressources personnelles de la maçonnerie lui servent surtout à s’ériger elle-même en pouvoir public.
[120] Voir B. G. O., novembre-décembre 1885, p. 561.
[121] B. G. O., août-sept. 1894, p. 274-278.
Vous êtes membre d’une loge et vous avez, pour votre part, contribué à procurer ces ressources au Grand Orient : il ne vous rend, de l’emploi qu’il en fait, que des comptes fort incomplets ; et volontiers dirions-nous qu’il y a un secret maçonnique que la maçonnerie suprême observe, tout d’abord, à l’endroit de la masse corvéable des maçons. En 1895, le rapport de la commission de propagande, présenté par M. Émile Lemaître, conseiller général du Pas-de-Calais, n’est point publié : la foule des contribuables en est sevrée[122]. En 1896, le compte rendu du convent constate simplement que l’Assemblée s’est constituée en comité secret pour entendre le rapport sur la propagande[123]. En 1898, le rapport de M. Massé est émaillé de points, qui indiquent des suppressions. Les délégués écoutent et sont chargés de rapporter à leurs loges des relations orales ; on juge que c’est suffisant. C’est d’après les indications de la commission de propagande que le Conseil de l’ordre concerte l’emploi des fonds et les termes des circulaires d’action ; et les documents eux-mêmes qu’élabore cette commission sont, une fois sur deux, inconnus de l’armée maçonnique. Ce n’est pas tout : la commission de propagande elle-même s’est plainte, en 1898, de la mauvaise grâce que mettait le Conseil de l’Ordre à la renseigner sur l’emploi du fonds de réserve, et nous lisons dans le compte rendu : « Le Frère Massé : Fonds de réserve qui se monte… — Plusieurs Frères : Pas de chiffre. — Le Frère Massé : Je ne citerai pas de chiffres[124]… » On trouve toujours, dans la maçonnerie, plus silencieux que soi.
[122] B. G. O., août-sept. 1895, p. 279.
[123] C. R. G. O., 21-26 sept. 1896, p. 305.