M. Minot, dont les Rituels des trois premiers degrés et de la loge de table, publiés il y a deux ans[9], sont très usités dans les cérémonies secrètes des loges, professe en sa préface que le symbolisme est « la langue de l’égalité, un hommage pratique à la liberté, un puissant moyen d’unité morale », et que « nulle langue humaine n’aura la même force de pénétration et pareille action sensationnelle ». — « Il est aussi indispensable que jamais, poursuit-il, pour l’homme qui a les dévouements du cœur, d’avoir un milieu homogène et gardé pour s’y défendre de la contagion des vices sociaux et jouir de la liberté d’étude et de communication intellectuelle à laquelle font obstacle le tumulte et les aveuglements du dehors. » Et voilà pourquoi M. Minot, dans son rituel du premier degré, ordonne que le profane qui veut devenir maçon soit conduit, les yeux bandés, au « Cabinet de Réflexions » ; qu’on enlève son bandeau et qu’on lui fasse expliquer, par écrit, quelles seraient ses dernières volontés s’il était sur le point de mourir ; que ce « testament », suspendu à la pointe d’un glaive, soit porté au Vénérable ; que le profane, introduit ensuite parmi les Frères, longuement interrogé, soit mené par une route semée d’obstacles au milieu d’un « bruit intense et confus », produit par les Frères armés de glaives, et qu’enfin il mette la main à plat sous sa gorge, pour signifier qu’il aimerait mieux avoir la gorge coupée que de violer les secrets maçonniques. Voilà pourquoi, dans son rituel du second degré, M. Minot stipule que le candidat au grade de « compagnon » recevra, à l’aide d’un maillet, d’un ciseau, d’un compas, d’une règle, d’un livre et d’un niveau, des enseignements sur les sens, les arts, les sciences, les bienfaiteurs de l’humanité et la glorification du travail, et qu’il prêtera un nouveau serment en portant sa main droite à l’endroit du cœur, « les doigts prêts à l’arracher ». Voilà pourquoi, dans son rituel du troisième degré, M. Minot exige que le compagnon qui veut devenir « maître » soit introduit dans une loge tendue de noir et contraint d’enjamber le corps d’un Frère couché par terre, symbole du cadavre de l’architecte Hiram, contemporain de Salomon, qui mourut plutôt que de violer ses serments. Et voilà pourquoi, enfin, dans son rituel de la loge de table, M. Minot règle la façon dont les Frères, après avoir fraternellement partagé la pierre brute et le sable, doivent, en scandant leurs tuiles avec leurs glaives, porter certaines santés avec des canons de poudre rouge ou de poudre forte, tempérée s’ils le veulent par les barriques de poudre blanche qui sont à leur disposition[10]. Tout cela, c’est le symbolisme : il est par ses signes, affirme M. Minot, une « langue universelle ».
[9] Paris, impr. Adolphe Reiff, 1897.
[10] Pierre brute = pain ; sable = sel ; tuile = assiette ; glaive = couteau ; canon = verre ; poudre rouge = vin rouge ; poudre forte = vin blanc ; barrique = bouteille ; poudre blanche = eau. — Cf. le récit de l’initiation de M. Andrieux, raconté par lui-même. (Souvenirs d’un préfet de police, t. I, p. 124-137.)
Il craint, pourtant, qu’elle ne soit « point apte à être comprise de plain-pied » ; et cette crainte le rend assez peu favorable aux rituels pour tenue blanche qui ont fait la réputation de M. Blatin. Mais peu nous importe cette querelle entre officiants, d’autant qu’en fait, les grimoires occultes de M. Minot ne sont pas plus introuvables pour les bouquinistes profanes que les missels élémentaires de M. Blatin. Le symbolisme est, pour la maçonnerie, un élément essentiel, ou tout au moins fort important : c’est là un premier fait ; les textes authentiques affluent pour le prouver, sans qu’il soit besoin de parler ici de satanisme ni de ressusciter de la fosse du mépris, où il s’est définitivement abîmé, le fantôme mystificateur de Diana Vaughan, associée de Lucifer.
II
Derrière l’image, cherchons l’idée ; et derrière le symbole, la pensée. Le même symbole, à des époques successives, peut abriter des contenus assez différents ; et, comme on peut être assuré que les Bourbons ou Lamartine n’interprétaient point le symbolisme maçonnique comme le font M. Blatin ou M. Minot, il nous faut ici tenir compte des dates et ne point remonter au delà de trente-cinq ans en arrière. En l’an 1864, Alexandre Massol, Vénérable de la loge de la Renaissance, faisait grand bruit dans le monde maçonnique. Il était né en 1806, s’était fait Saint-Simonien, avait suivi jusqu’en Égypte les pérégrinations du P. Enfantin, collaboré, sous la seconde République, au journal de Lamennais, puis à celui de Proudhon ; et sous l’Empire, enfin, il partageait son temps entre l’industrie et la maçonnerie. « La systématisation de la morale indépendante », tel était son rêve : il y voyait, paraît-il, « l’œuvre capitale du siècle, l’aboutissant final de tous les efforts scientifiques depuis le mouvement de la Renaissance, et le seul moyen de coordonner l’éducation laïque, cette garantie du suffrage universel, coordination impossible tant qu’on restera dans les données théologiques ou métaphysiques[11] ».
[11] Adrien Desprez, Massol, p. 20. A la photographie de la Maçonnerie française, Paris, 1865.
Son Rapport sur la question de la Morale, publié dans le Monde maçonnique en avril 1864[12], produisit sur ses Frères une impression profonde. Il expliquait que, sur les ruines de l’idée théologique, l’idée de la morale indépendante devait surgir ; et c’est aux loges qu’il appartiendrait de l’élaborer. La morale, telle qu’il la concevait, reposait sur un fait et sur une idée : le fait, c’est que « l’homme n’est pas un être collectif individuel qui s’ignore, comme l’abeille ou le castor, parties intégrantes d’un organisme qui est leur fin, mais un être qui se sait, un être conscient de lui-même » ; l’idée, c’est le « concept de l’absolue indépendance, autrement dit du franc-arbitre : l’homme est une personne, membre actif d’une association tacitement ou expressément consentie et dont il est la fin ». Massol déduisait, de ces prémisses, la doctrine du « droit pur », exclusive de toute hétéronomie morale. « La réciprocité de respect entre les personnes humaines et la paix ou le trouble qui l’accompagnent » : c’est là ce qui constituait la « conscience », aux yeux de Massol. « Respect de soi, respect des autres, l’homme sacré à l’homme ; par suite, félicité personnelle et harmonie sociale » : ainsi définissait-il la loi morale et sa sanction.
[12] Tirage à part à l’Orient de Paris, 1864.
Cette simplification de l’éthique déplut à beaucoup de maçons. M. Scarchefigue, « orateur » des Amis de l’Ordre, composa contre Massol une réponse qu’il concluait en ces termes : « Dieu existe, toute morale qui ne découle pas de ce grand principe est une morale sans moralité[13] » ; et Charles Fauvety, fondateur de la Revue philosophique et religieuse, fit condamner la philosophie de Massol par la majorité du Conseil de l’Ordre et par le Grand Convent de 1865. Mais l’obstiné novateur ne se découragea point ; peu à peu, suivant les expressions de M. Amiable, « il donna, ou plutôt il rendit à la franc-maçonnerie son orientation véritable en faisant nettement ressortir son caractère dominant[14] » ; il chercha des disciples, et il les trouva ; il devint pour M. Henri Brisson, alors tout jeune, un vieil ami personnel[15], et finalement il obtint, à force d’efforts, que l’éviction de Dieu fût à l’ordre du jour des loges. Fallait-il, oui ou non, supprimer le paragraphe de la constitution maçonnique qui affirmait Dieu et l’immortalité de l’âme ? Ainsi se posait la question. La solution cessa d’être douteuse, en 1875, du jour où la loge parisienne la Clémente Amitié, ayant admis MM. Littré et Ferry aux honneurs de l’initiation, applaudit vigoureusement et fit reproduire par la presse profane une leçon de philosophie positive que professa devant elle M. Littré, et à laquelle M. Ferry fit adhésion[16]. « Ce grand acte, écrivait Edmond About dans le XIXe Siècle, remue profondément Paris, Versailles et la province[17]. » Le convent de 1876 prépara sans plus tarder, et le convent de 1877 vota solennellement la disparition de Dieu : c’est M. Desmons, ancien pasteur de l’Église évangélique, aujourd’hui sénateur du Gard, qui sut emporter cette grave décision[18]. L’on affecta d’expliquer, d’ailleurs, que la maçonnerie n’entendait point détrôner Dieu, mais permettre aux athées l’accès des loges et garantir, ainsi, une absolue liberté de conscience. Les loges de l’étranger, surtout celles d’Angleterre, ne laissèrent point d’être offusquées ; elles exigèrent, parfois, des maçons français qui se présentaient à elles, « une sorte de billet de confession » déiste ; et le convent de 1878, à titre de riposte, autorisa le Grand Orient à constituer des ateliers dans les pays étrangers où la « puissance maçonnique régulière » ne serait point « en relations fraternelles avec lui[19] ». Lorsqu’on tint à Paris, en 1889, le Congrès maçonnique international du Centenaire, M. Desmons sentit la nécessité de rassurer ses hôtes du dehors en affirmant avec insistance qu’« il n’est point exact que notre maçonnerie ait répudié le déisme et l’ait remplacé officiellement par une doctrine nouvelle[20] ».