Dimanche, 29 mars.—J'ai passé la nuit sans pouvoir dormir; la pensée du cataclysme horrible qui se prépare m'a tenu les yeux grands ouverts pendant de longues heures...
L'angoisse où j'étais m'ôtait toutes forces; je n'avais même pas le courage d'aller jusqu'au hublot, étudier les deux astres marchant à la rencontre l'un de l'autre.
Pauvre Séléna! pourvu que ses malédictions ne me portent pas malheur!
La chaleur augmente terriblement au fur et à mesure que je m'approche du Soleil; pour arracher mon esprit à la pensée de Séléna, j'examine avec calme les éventualités qui m'attendent; ou bien je vais continuer à marcher droit sur le Soleil, et alors, arrivé à dix millions de lieues, je tomberai sur l'astre central, et brûlé, calciné, volatilisé, je disparaîtrai, matière impalpable, dans le grand Tout... ou bien, je n'atteindrai pas la zone attractive, et, sous l'impulsion de ma vitesse, je contournerai le Soleil et je continuerai ma course.
Pour me distraire, pour dompter ma pensée qui, malgré moi, s'envole vers Mercure et vers Séléna, j'entreprends de vérifier les calculs auxquels ont donné lieu les recherches sur le Soleil. En une journée, j'ai achevé ce travail et je constate l'exactitude de tous les chiffres obtenus.
La nuit vient, mais le sommeil me fuit; alors, je cherche à passer le temps, et prenant la Terre pour point de comparaison, j'établis ceci: le Soleil pesant 5,875 sextillions de kilogrammes, il faudrait, pour lui faire contrepoids 324,000 Terres; le diamètre terrestre est la cent huitième partie du diamètre solaire; l'astre central est, en volume, 1,279,000 fois plus immense que ma planète natale, il est, en outre, 324,000 fois plus lourd qu'elle... Quant à la distance, je trouve qu'un train express, parcourant 60 kilomètres à l'heure, mettrait 266 ans pour aller de la Terre au Soleil.
Ces enfantillages me mènent jusqu'au matin... je ne puis plus résister... il est préférable que je sache à quoi m'en tenir... je cours au hublot, je braque ma lunette sur l'infini, dans la direction que doit occuper Mercure si, dans son abordage formidable, la comète ne l'a pas anéantie...
Ô joie! la planète est là, parcourant, comme les jours précédents, son orbite habituelle... je respire plus librement, comme si l'on m'avait enlevé de dessus la poitrine un poids formidable; Dieu, qui vient de faire un miracle, consentira peut-être à protéger Séléna... il me semble que la mort de cette enfant me porterait un coup funeste.
Brisé par l'angoisse et par l'insomnie, je m'étends sur mon hamac et je m'endors.
Mercredi 1er avril.—Lundi, non plus qu'hier, rien à signaler; le véhicule continue sa course sur le Soleil, dont le disque énorme envahit maintenant l'horizon... La lumière est tellement éclatante que j'ai dû couvrir les hublots d'une quadruple épaisseur de crêpe noir, afin de n'être pas aveuglé.