Je n'en puis plus, je suis brisé; c'est à peine si j'ai la force de gagner mon hamac, à tâtons, car mes paupières sont tellement gonflées que je ne puis ouvrir les yeux...
Lundi, 6 avril.—Hier et avant-hier, je suis resté couché, dans l'impossibilité absolue de faire un mouvement et dans un état de cécité presque absolu; un moment, j'ai craint d'être aveugle pour le restant de mes jours.
Le restant de mes jours! amère dérision!... la mort est là qui me guette; j'étouffe, mes poumons fonctionnent de plus en plus difficilement, c'est du feu que je respire, et quinze millions de lieues me séparent encore du Soleil.
La perspective de la mort prochaine me rend mon énergie et, ce matin, bien que n'y voyant presque pas, je me lève et me traîne jusqu'à ma lunette.
La perturbation solaire constatée les jours précédents s'est un peu apaisée; la curiosité me prend de compter les taches; leur nombre a augmenté dans une proportion notable; là encore, je trouve la confirmation des lois établies par nos astronomes terrestres et d'après lesquelles la surface solaire est animée d'un mouvement de flux et de reflux d'une régularité certaine: tous les onze ans, le nombre des taches, des éruptions et des tempêtes solaires arrive à son maximum puis décroît, pendant sept ans et demi, jusqu'à ce qu'ayant atteint son minimum, il remonte à son maximum auquel il arrive dans une période de trois ans et demi... l'époque à laquelle je me trouve est bien celle indiquée pour le maximum de la marée solaire; de là les phénomènes constatés avant-hier.
Dieu! que je souffre! l'objectif échauffé me brûle douloureusement, il m'est impossible de manœuvrer la lunette, dont le métal emmagasine la chaleur que dégage l'air surchauffé contenu dans le tube... il me faut renoncer à mes études ou tout au moins, j'abandonne mon télescope et me livre à quelques observations spectroscopiques sur la couronne.
Je constate la présence de ce nuage de corpuscules solides, qui forme autour du Soleil une ceinture dont l'étendue va jusqu'à la Terre, certainement; sans cesse lancés dans l'espace par les éruptions solaires et sans cesse retombant sur l'astre qui les produit, ces corpuscules, éclairés par les rayons lumineux, produisent ce que l'on appelle sur Terre la lumière zodiacale.
Est-ce également à eux, qu'il faut attribuer les perturbations observées dans la marche de Mercure? Question intéressante entre toutes, et que je me réserve de résoudre, car du même coup se trouvera résolue aussi la question de la planète intramercurielle découverte par Le Verrier.
Je me rappelle maintenant une longue dissertation dont Mickhaïl Ossipoff nous a bercés à l'Institut des Sciences, il y a de cela plusieurs années, au sujet des projections des matières solaires, s'élevant, avec une vitesse de 267 kilomètres par seconde, jusqu'à des hauteurs dépassant parfois 80,000 kilomètres, disait-il...