L'Américain frappa du pied avec violence.
—Ne me faites donc pas dire des choses que je n'ai pas dites, grommela-t-il. Autre chose est de reconnaître dans l'espace des corps existants—les lunettes sont faites pour cela—autre chose est de prétendre étudier les détails infiniment petits.
—Mais, mon cher sir Jonathan, dit Gontran malicieusement, les lunettes sont faites pour cela également.
—M. de Flammermont a raison, ajouta Ossipoff, grâce aux instruments merveilleux que le progrès a mis à la disposition de la science moderne, on peut affirmer l'existence de faits se passant à plusieurs millions de lieues de nous avec autant de certitude que si on les touchait du doigt. Ainsi, je vais plus loin encore dans mon affirmation: non seulement il y a de l'eau à la surface de Mars, mais cette eau est de même composition chimique que la nôtre... Non seulement il y a des mers, mais nous connaissons encore leur profondeur et nous savons, par exemple, que les plus profondes avoisinent l'équateur et la zone torride, comme la mer Schiaparelli, la mer Flammarion, les océans Kepler et Newton, tandis qu'aux environs du pôle elles ont moins de profondeur, telles sont les mers Madler, Faye, Beer.
L'ébahissement de Farenheit était profond, indescriptible.
—On dirait, ma parole d'honneur! s'écria Ossipoff, que vous n'êtes jamais allé en ballon!
—Ma foi, non, répliqua Farenheit; mon commerce de suifs n'exigeait pas d'ascensions et mon goût pour la terre ferme m'a toujours empêché de me livrer à d'aussi périlleux exercices.
—Eh bien! mon cher sir Jonathan, si vous étiez allé en ballon, vous ne vous étonneriez pas que l'on puisse, en dépit des quatorze millions de lieues qui nous séparent de Mars, connaître la plus ou moins grande profondeur de ses mers... tout cela dépend de la teinte plus ou moins foncée que présente l'aspect des masses liquides, plus la teinte est sombre et plus la profondeur est grande.
—N'en peut-on pas déduire également, demanda Fricoulet, le degré de salure des différentes mers, car il est prouvé que plus une étendue d'eau est salée et plus elle est sombre, or, comme la salure dépend de l'évaporation, il est tout naturel que les mers les plus sombres, c'est-à-dire les plus salées, se trouvent dans les régions équatoriales.
Ossipoff inclina doucement la tête dans un mouvement plein de condescendance approbatrice.