Puis, sans se soucier aucunement de sa présence, il se remettait à la besogne: depuis son départ de Mars, le vieillard avait entrepris de mettre au net les observations recueillies par lui, dès le jour où il avait mis le pied dans le cratère du Cotopaxi et il comptait employer à terminer cette lourde tâche les deux mois de captivité imposés par le voyage de Jupiter.
Au fond, il se rendait parfaitement compte de l'odieux du rôle qu'il jouait; il comprenait à merveille la haine qu'il avait inspirée à ses compagnons, il excusait même les reproches contenus dans l'attitude résignée et dans les regards navrés de Séléna.
Oui, poussé par cet irrésistible vent de folie scientifique, il courait à sa perte, entraînant à sa suite sa fille qu'il adorait cependant, et trois hommes pour lesquels il n'avait d'autres sentiments que ceux de la sympathie.
Mais cet amour incommensurable pour la science, cette curiosité toujours inassouvie de l'inconnu, lui avaient desséché le cœur et chassé de son esprit toute autre idée que celle ayant trait à cet infini immense qu'il avait résolu de parcourir d'un bout à l'autre.
Il opposait donc un front serein et un calme imperturbable aux regards furieux de Gontran, aux sourires sarcastiques de Fricoulet et aux hurlements menaçants de Farenheit.
Celui-ci avait été définitivement déclaré, par Fricoulet, comme atteint d'une aliénation mentale parfaitement caractérisée: depuis de longs mois déjà, l'Américain ne dérageait pas; il vivait dans un état de surexcitation non interrompue, et ce dernier effondrement de ses espérances lui avait porté un coup si terrible, qu'une fissure cérébrale s'en était suivie.
Dans l'intérêt de tous les voyageurs, le sien y compris, on avait décidé, à l'unanimité, d'enfermer Farenheit dans sa cabine où il ne cessait de vociférer contre ses compagnons et contre Ossipoff, plus particulièrement, les plus terribles menaces.
Gontran, lui, boudait Séléna, la pauvre!
Mais la nature humaine est ainsi faite, que lorsque la désespérance s'empare de nous, les êtres les plus chers vous deviennent indifférents, odieux même, et que l'égoïsme, de sa griffe aiguë, transforme tous nos sentiments.