Certes, pour avoir fait ce qu'il avait fait, pour renoncer à sa carrière, dilapider sa fortune, abandonner sa famille et sa patrie, pour s'engager en d'aussi invraisemblables aventures que celles où il avait suivi Séléna, il fallait que M. de Flammermont eût pour la jeune fille une véritable, une profonde adoration.
Et cette adoration avait résisté à tous les déboires dont il était abreuvé depuis de si longs mois.
Mais, cette fois-ci, les choses dépassaient par trop la mesure: ce n'était plus par semaines ni par mois que se chiffrait le retard apporté au mariage! Il fallait compter par années; et combien d'années? Un minimum de trente ans?
Mais dans trente ans, Gontran en aurait cinquante-sept et Séléna bien près de quarante-huit.
Cent cinq ans à eux deux! plus d'un siècle!
En vérité! cela serait du dernier grotesque!
Sans compter qu'il y avait quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent, pour que leur affection ne résistât pas à un stage d'aussi longue durée.
La prudence des parents restreint autant que possible la période pendant laquelle le fiancé fait la cour à sa fiancée; à s'étudier trop longtemps, on finit par s'apercevoir de ses défauts mutuels, on remarque que ce minois si frais, emprunte quelque agrément à la veloutine Fay, et que le corset de la célèbre faiseuse n'est peut-être pas pour rien dans la sveltesse de la taille; comme aussi, d'autre part, on constate que les cheveux laissent apercevoir le crâne, indice d'une calvitie prochaine, et que la patte d'oie, aux fils tout d'abord invisibles trahit une fatigue précoce. Au moral, il en va de même; mademoiselle est coquette, monsieur est joueur; mademoiselle est colère, monsieur est emporté, etc., etc.
Si quelques semaines suffisent pour porter atteinte à un amour, que restera-t-il donc, au bout de trente ans, d'une affection, si profonde soit-elle?