Le cœur de l'ingénieur se serrait bien un peu à la pensée de ses beaux instruments et de ses chers bouquins dispersés, par autorité de justice, aux quatre coins de Paris.
Mais à cela quel remède? aucun; donc il était préférable de prendre le temps comme il venait et de ne point se faire sauter la cervelle.
Enfin, à côté de cette incertitude de savoir où il irait reposer sa tête—les hospitalités de nuit ne lui souriant guère—il y avait encore une autre cause au peu d'enthousiasme qu'éprouvait Fricoulet de retourner sur la Terre.
Instruit par ses pérégrinations célestes, le jeune ingénieur comparait sa planète natale aux différents mondes qu'il venait de visiter, il la voyait reprendre, dans l'échelle des civilisations astrales, son rang infime et il rougissait presque pour elle, en songeant aux humanités de Vénus et de Mars.
Aussi, loin de maudire Mickjaïl Ossipoff, ce Christophe Colomb des Terres du Ciel, qui l'associait, malgré lui, à la réalisation de sa sublime chimère, lui était-il, au contraire, reconnaissant de l'arracher aux spectacles désolants qui l'attendaient sur la Terre, où la lutte pour la vie pousse le fort à triompher du faible, où l'injustice l'emporte, la plupart du temps, sur l'équité, où l'argent est tout, où la vertu compte si peu et où surtout la science de la mécanique est encore dans l'enfance...
Mais Fricoulet se contentait de penser ainsi; pour rien au monde, il n'eût fait part de ces sentiments à ses compagnons de voyage; au point de vue du principe, il trouvait que ceux-ci avaient raison d'en vouloir à Ossipoff, et que celui-ci, paternellement parlant, était d'un égoïsme épouvantable.
Néanmoins, il tentait de jouer le plus consciencieusement possible le rôle de conciliateur qu'il avait adopté; mais, jusqu'alors il n'avait obtenu aucun résultat, ce qui ne l'empêchait pas de conserver l'espoir de ramener, parmi les membres de la petite colonie, la concorde des beaux jours.
Telle était l'attitude réciproque des voyageurs, depuis le fameux jour où l'on avait dû s'incliner devant la terrible réalité qui emportait les Terriens vers Saturne, au lieu de les ramener vers leur planète natale, comme ils en avaient conçu l'espoir.
Depuis près de deux semaines qu'on avait quitté Mars, l'Éclair poursuivait sa marche rapide à travers l'espace et son propulseur fonctionnait sans arrêt, sous l'effort de l'électricité emmagasinée dans les accumulateurs.