Heureusement, Sharp avait à sa disposition la pompe à compression et tous les ustensiles dont on s'était servi pour remplir de gaz la sphère métallique.
Il prit les longs tuyaux qui avaient fait communiquer entre eux, pour la fabrication du gaz, les énormes tonneaux construits par Gontran et par Farenheit, et les conduisit à la couche d'oxygène pur qui flottait à une vingtaine de mètres au-dessous du wagon; leur extrémité aboutissait à la soute inférieure, dans laquelle il avait résolu d'emmagasiner cet oxygène en aussi grande quantité que possible.
À l'aide de la pompe, il poussa la compression aussi loin que la prudence le lui permettait; du reste, il ne s'arrêta que lorsque ses forces musculaires devinrent insuffisantes pour vaincre la résistance de l'air comprimé. Tout ce qu'il avait pu obtenir était une pression d'environ vingt atmosphères et il jugea qu'il avait dû emmagasiner une centaine de mètres cubes: c'était une provision d'air qui pouvait, étant économisée très parcimonieusement, durer plusieurs mois.
Cette réserve constituée pour parer aux éventualités les plus improbables, il établit, communiquant avec la partie ogivale de l'obus, un conduit qui, plongeant dans la couche d'oxygène pur, fournissait, grâce à un système de ventilation des plus simples, l'air respirable nécessaire à son existence.
Mais ce n'était pas suffisant que d'assurer le bon fonctionnement des poumons au moyen de cet air pur, il fallait encore se débarrasser des résidus méphitiques de la respiration et de la combustion pulmonaire; or, le wagon était pauvre en soude caustique; c'est à peine si, dans le laboratoire, il en restait un demi-sac. Force fut donc à Sharp de s'en contenter et, pour cela, il dut se résoudre à n'épurer son air de l'acide carbonique qu'il contenait, que lorsque la dose devenant trop forte en constituait un toxique véritablement mortel.
Peu à peu, il s'habitua à respirer impunément un mélange de 90 parties d'oxygène pour 10 d'acide carbonique, au lieu d'un air composé, comme sur Terre, de 79 parties d'azote pour 21 d'oxygène.
À ce singulier régime, lorsqu'il s'y fut acclimaté, Fédor Sharp constata, non sans un certain étonnement, que sa santé s'améliorait, loin de se détraquer, comme il l'avait craint tout d'abord.
Il engraissa rapidement, il devint même bouffi, gonflé d'une graisse jaunâtre et molle, lui dont les os crevaient les pommettes et dont on eut pu compter les côtes. Chose singulière, par exemple, son visage et son buste seuls subirent cette transformation; les bras et les jambes conservaient la sécheresse de squelette qui leur était naturelle.
Sans s'expliquer cette différence de transformation entre les parties de son corps, Sharp attribua la transformation graisseuse de son visage et de son buste à son mode de respiration.