Mais il avait trop peur de la mort, pour se la donner lui-même.
Il attendit.
Un soir, comme il scrutait la profondeur noire de l'espace, un rayonnement passa soudain dans le champ de sa lunette et, à sa grande surprise, ce rayonnement lui parut être celui de la comète.
Tout d'abord, il n'en crut pas ses yeux; dans sa pensée, l'épave qui le portait était tout ce qui restait du noyau cométaire de Tuttle; force lui fut cependant de se rendre à l'évidence, lorsqu'un examen attentif lui eut fait reconnaître que cette tête empanachée suivie d'une queue lumineuse qui zébrait l'espace, occupait bien, à angle droit avec le Soleil, la place que devait occuper la comète de Tuttle.
Plusieurs jours et plusieurs nuits, il demeura l'œil soudé à sa lunette, étudiant l'astre errant avec une attention profonde, relevant minutieusement sa marche dans le ciel, et bientôt il acquit la persuation que le bloc qui le portait, lancé en avant de la comète avec une vertigineuse rapidité, suivait avec une précision mathématique l'orbite tracé par elle au milieu des espaces célestes.
Quand il eut constaté, puis contrôlé à diverses reprises cette circonstance, Sharp fut pris d'une fièvre délirante, folle, il se mit à danser au milieu de son laboratoire, criant, chantant, pleurant, adressant à saint Serge, son patron, les remerciements les plus chaleureux, les plus extravagants.
Songez donc: ce plan que son imagination affolée par le désir qu'il avait de revoir la Terre, ce plan, Jupiter venait de le mettre à exécution: le fragment cométaire qui le portait filait dans l'espace à raison de mille lieues à la seconde, ce qui ajournait à six mois seulement, l'époque à laquelle il couperait l'orbite terrestre. Six mois! mais c'était la vie assurée, c'était la perspective, à brève échéance, de récolter cette moisson glorieuse que lui promettaient ses extraordinaires aventures.
Oh! oui, Sharp était bien en délire.
Et pour donner à sa joie une manifestation en rapport avec certaine passion qu'il n'avait pu satisfaire depuis longtemps, il alla chercher, dans la soute aux provisions, une bouteille de rhum, avec laquelle il confectionna un punch gigantesque, qu'il absorba.