—Bast!... fit-il, qu'on s'intéresse à ses petits-enfants et même à ses arrière petits-enfants, très bien,... qu'on prenne même souci, quand on appartient à l'histoire, de ce que deviendront, dans un siècle ou deux, vos descendants, passe encore;... mais que peut vous importer, à vous, gros commerçant en suifs, de Chicago, que l'humanité terrestre existe encore ou disparaisse dans un ou deux millions de siècles?
Ce fut par ces paroles, très raisonnables au fond, que Fricoulet clôtura sa petite conférence; il tourna les talons et s'en fut s'étendre sur son hamac, sans paraître prendre garde à l'attitude hébétée de son auditeur, qui semblait attendre encore quelque chose.
—Oh! oh! pensa-t-il en lui-même, il ne faut pas que l'Américain se mette sur le pied, lui aussi, de vouloir prendre des répétitions d'astronomie! tout mon temps ne suffirait pas et j'aurais plus vite fait d'ouvrir un cours public et gratuit.
Ce dernier mot amena un sourire sur ses lèvres et il s'endormit, tandis que devant ses paupières closes se dessinait vaguement la silhouette charmante de Séléna.
L'Éclair, pendant qu'avaient lieu ces diverses conversations, avait traversé la Petite-Ourse et maintenant brillaient derrière lui les sept étoiles qui la composent, parmi lesquelles l'étoile Polaire.
Il se trouvait alors, étant donné la parallaxe de cette étoile, calculée par Peters en 1842 et estimée à 0"076, à environ cent trillions de lieues du système solaire, distance fantastique qu'un express courant à raison de 60 kilomètres à l'heure, mettrait plus de 720 millions d'années à franchir.
Si Farenheit eût pu se douter de ce détail, sans doute eût-il été frappé à nouveau de folie: mais, pour l'instant, il dormait profondément, le cerveau fort fatigué par les explications que lui avait fournies Fricoulet.
Celui-ci même reposait, tandis que Gontran, de quart, causait avec Séléna et qu'Ossipoff, véritablement infatigable, continuait d'étudier.
Sur la petite table, placée près de lui, les feuillets s'entassaient, surchargés de notes hâtivement prises, notes qui devaient servir au grand ouvrage relatant la fantastique excursion accomplie depuis près de trois ans...
En traversant le Dragon, le vieillard constata que α, la polaire d'autrefois, celle qui, en raison de la précession des équinoxes, formait l'extrémité de l'arc du monde 2,700 ans avant notre ère, brillait d'un éclat beaucoup moins considérable qu'il ne paraissait aux yeux des astronomes terriens et, bien qu'il fût trop éloigné pour en étudier les causes de visu, il n'hésita pas à noter que c'était là, sans aucun doute, l'indice d'un soleil qui s'éteint.