Heureusement, l'angoisse qui résultait pour Sharp de l'impossible solution du problème, cessa brusquement: ce n'était plus sous forme d'écrasement que se présentait la mort, c'était sous forme d'asphyxie; le réservoir de son respirole était vide, et, après quelques hoquets convulsifs, le savant, dont les doigts étaient désespérément cramponnés à l'appareil, laissa aller sa tête sur sa poitrine, sans conscience et sans mouvement.

Le petit jour naissait quand il revint à lui et, tout d'abord, quand ses paupières, alourdies par le commencement d'asphyxie qui avait failli avoir raison de lui, se soulevèrent, il n'eut pas une conscience très nette de ce qu'il voyait, il crut plutôt être le jouet d'une de ces hallucinations auxquelles, si souvent, il avait été en proie, au cours de son voyage.

Cette hallucination ne variait guère: c'était toujours, ou à peu près, un paysage terrestre dans lequel il lui paraissait se trouver; tantôt de vastes steppes recouvertes de neige à l'aspect désolé, qu'un froid soleil, rond comme un globe de feu, éclairait d'une lueur morne; des traîneaux passaient dans une course rapide, égrenant dans le grand silence les tintinnabulements des sonnettes de leur attelage, montés par des hommes emmitouflés dans des vêtements de fourrures... qui ne laissaient apercevoir de leur visage que de longues barbes flottantes; ou bien le soleil était haut à l'horizon et versait sur la plaine, toute jaunissante de moissons, des torrents de feu, tandis que des paysans en chemisette rouge, manches retroussées, col et tête nus, jouaient de la faucille avec ardeur, tout en chantant des mélopées étranges, qui lui rappelaient les refrains du pays natal...

Et lorsque Sharp s'éveillait alors, après avoir passé plusieurs heures de ses nuits à vivre une vie factice dans ces paysages que créait son imagination, il en avait pour plusieurs heures à se bien persuader qu'il n'avait fait que rêver et que ce n'était pas, au contraire, l'intérieur de l'obus qui était la fiction.

Trop souvent, il avait été désillusionné de la sorte, pour que cette fois-ci il s'y laissât prendre et, les membres encore engourdis, inertes, l'intelligence cependant quelque peu sortie de l'état comateux dans lequel elle était plongée quelques instants encore auparavant, il gardait les yeux grands ouverts, mais vitreux encore et sans éclat, sur le paysage qui se déroulait devant lui, ou plutôt au-dessous de lui; car, par un phénomène qu'il ne pouvait comprendre, il se trouvait, ou plutôt il lui semblait être (car, pour lui, il rêvait) au sommet d'une sorte de monticule, élevé de quelques mètres au-dessus du niveau du sol: une prairie verdoyante, avec des arbres dont les feuilles, toutes trempées encore de la rosée de la nuit, se vernissaient aux premières lueurs de l'aube; dans l'herbe, des troupeaux paissaient et, au loin, se profilaient, perdues encore dans un brouillard léger, des silhouettes indécises de maisons.

En même temps, des formes humaines s'empressaient autour de lui, debout, courbées, agenouillées, dont les regards étaient attachés sur sa personne avec curiosité; il avait la sensation qu'on lui parlait,—car il voyait les lèvres remuer,—mais il ne pouvait entendre; et il lui semblait bien qu'on le palpait doucement.

Mais tout cela, paysage, bêtes, gens, sensations, n'était pour lui qu'un cauchemar, comme il en avait eu beaucoup déjà, mais plus torturant que les précédents.

Pourtant, comme l'un de ceux qui se trouvaient là venait de lui introduire doucement, entre les lèvres, le goulot d'une gourde, il sentit quelque chose de frais qui lui humectait le palais, puis qui, descendant le long de sa gorge, lui tombait soudain dans l'estomac vide, y produisant la sensation d'un ruisseau de feu.

Et la douleur fut si vive, que ses membres frissonnèrent et qu'une exclamation sourde s'échappa de ses lèvres.