Il avait eu soin de faire rédiger par le pope de Priajenskoï, un papier établissant dans quelles conditions les habitants du village l'avaient trouvé et, sur ce papier, le pope avait dessiné tant bien que mal, mais plutôt mal que bien, le fragment cométaire sur lequel il avait été trouvé étendu.
Ce papier dans sa poche, et portant sous le bras le paquet volumineux que représentaient ses notes de voyage, Sharp, le lendemain de son arrivée à Pétersbourg,—c'était un mercredi, jour de grande séance à l'Académie des Sciences,—se dirigea vers le monument qui servait d'abri à la quintessence intellectuelle de la Russie.
Tant qu'il circula à travers les rues étroites du quartier où il avait passé la nuit, les choses se passèrent normalement; mais quand il mit le pied dans un quartier un peu mieux fréquenté, sa silhouette maigre, décharnée, sa barbe inculte, ses cheveux tombant sur ses épaules en longues mèches graisseuses, ses vêtements en lambeaux, soulevèrent une telle curiosité que bientôt il entraîna à sa suite plusieurs milliers de curieux qui se figuraient avoir affaire à un fou.
Naturellement, les gardawoï ou agents intervinrent et parlèrent de mener au poste de police l'individu qui faisait scandale dans les rues; mais quand ils le virent marcher bien tranquillement, du pas d'un homme qui se rend à ses affaires, n'ayant absolument contre lui que son aspect misérable, ils ne crurent pas avoir en mains les éléments suffisants pour l'incarcérer et ils se contentèrent d'inviter la foule à circuler.
Ce fut en vain, et la foule vit, au contraire, dans cette invitation, un motif de plus à ne pas abandonner l'individu; ce fut donc traînant sur ses talons toute une armée de curieux, que Fédor Sharp arriva à l'Académie des Sciences.
Force fut bien aux individus qui le suivaient de le laisser entrer seul, mais ils continuèrent à stationner devant la porte, formant un groupe nombreux et silencieux, attendant qui... attendant quoi? ils ne savaient... mais ils avaient comme le pressentiment que quelque chose allait se passer, de fort extraordinaire, à quoi ils regretteraient toute leur vie de n'avoir pas assisté.
Quant à Sharp, il avait franchi hardiment le seuil du monument, avait passé d'une manière impassible devant la loge du portier, sans se soucier des cris du redoutable fonctionnaire, courant après lui pour lui faire rebrousser chemin, avait gravi, toujours imperturbable, le grand escalier qui conduisait à la salle des séances.
Vainement, les huissiers avaient-ils tenté de l'arrêter: d'un bras nerveux, il s'était débarrassé d'eux et, avant qu'ils eussent pu le rejoindre, poussant la double porte à vantaux capitonnés, il avait pénétré dans le lieu sacro-saint où les sommités scientifiques de l'Empire des Tzars délibéraient.
À la vue de cet être à face étrange, minable d'allure, l'immortel qui tenait la parole s'arrêta net, tandis que, suivant la direction de ses regards, l'assemblée entière se retournait.