8 Avril.—A Maisons-Laffitte, les jeunes filles ont élu une rosière. Cette localité goûte la vie conjugale: on s’y marie avec empressement. On n’a pu trouver que trente et une demoiselles au-dessus de vingt ans qui fussent en état de célibat, ce qui est tenu pour état de virginité. Réunies à la mairie, après quelques échanges de vues, elles sont allées au scrutin.

Les électeurs mâles imiteront ces mineures électrices à qui l’exercice des droits civiques est refusé. Ils connaîtront d’elles ce qu’est une campagne électorale sans calomnies ni injures. Des femmes que la loi n’admet pas à voter, ils apprendront à pratiquer sagement le vote. Au second tour, sans s’être couvertes de fange, les électrices avaient désigné leur élue. Elle méritait cet honneur, travailleuse, d’irréprochables mœurs, soutien des siens et, de plus, jolie fille.

Les femmes, en leurs comices, n’égarent point leurs suffrages. Elles vont droit à celle que la logique patronne: blanchisseuses de Paris qu’elles élisent leur reine, ou célibataires de Maisons-Laffitte leur rosière.

9 Avril.—Les femmes sont réunies dans la salle des Sociétés savantes. Elles tiennent un Congrès. C’est un spectacle que les esprits superficiels espéraient folâtre. Quelques jeunes gens, en hostilité de la femme émancipée ou par amour du boucan, se groupent au sommet de l’amphithéâtre, dans l’ombre. Ils s’en tiendront au rôle d’interrupteurs. Il s’essaient dans quelques facéties; ils sont quelconques. Les cris de bête leur sont plus naturels; on s’y méprendrait.

Au bureau, l’on voit déjà s’empresser l’active et ordonnée Mme Potonié-Pierre, la souple slave Marya Cheliga, la fougueuse Mme Bonnevial, l’intrépide Mme Vincent, si affairée qu’elle est toujours en sueur. Les voix de la salle désignent pour la présidence Mme Pognon, à côté de Mme Feresse Deraisme.

Mme Pognon est en sa plénitude agréablement blonde; la voix douce et persuasive, élégante d’expression. Son nom soulève une protestation véhémente; deux bras se lèvent et s’agitent: une vieille dame les mène. C’est Mme Léonie Rouzade lançant l’anathème. Elle dénonce le bourgeoisisme de Mme Pognon, propriétaire d’un Family Hotel. Elle est tragique et sombre, et dans toute sa petite personne sèche vêtue d’alpaga fait penser à un drapeau noir flottant sur une barricade.

A son côté, un vieillard se tient coi, peureux comme un enfant. Il s’efface, très timide, les yeux à terre, les mains aux genoux: c’est M. Rouzade. Mme Rouzade parle de l’état de servitude dans lequel la femme est tenue par l’homme, ce despote,—et son geste désigne M. Rouzade pelotonné et muet.

10 Avril.—Notre statisticien officiel, M. Bertillon, jette un cri d’alarme. La colonne des naissances est cette année, pour la première fois, inférieure à celle des décès. Au train où nous allons, calcule-t-il, il n’y aura plus de Français en France dans deux siècles.