Et, sur le seuil du triste cabinet de son père, Pascal se trouva en face d'Antoinette. Elle était vêtue de noir. Un voile couvrait son visage: elle l'ôta d'un brusque mouvement; et il la vit pâle, l'air souffrant, les yeux rougis par l'insomnie et le chagrin. Il était bien plus ému qu'elle. Sans savoir ce qu'il faisait, il lui avança un siège. Elle s'assit, et adressa un geste suppliant à Malézeau. Le notaire s'inclina et sortit. Ils restèrent en présence. Ce moment, que Pascal, la veille, eût payé de sa vie, lui causa un embarras insupportable. Une chaleur dévorante lui monta au visage, il sentit des pointes de feu à la racine de chaque cheveu. Il se dit: si je ne parle pas, je deviens grotesque; si je parle, je risque de dire quelque sottise qui me rendra odieux. Il leva sur la jeune fille des yeux si pleins d'angoisse qu'elle comprit que c'était à elle d'ordonner, et à lui de se soumettre. Elle sourit tristement, et, d'une voix qui pénétra Pascal jusqu'au fond de l'âme:

—Je viens à vous, Monsieur, en suppliante... Et comment oserais-je tenter une telle démarche, si je n'avais pas pour m'encourager le souvenir de notre première rencontre?... Le hasard, vous le voyez, savait ce qu'il faisait en vous plaçant en travers de ma route...

Elle eut le courage de le regarder avec coquetterie. Elle voulait vaincre. Et lui, sous le charme, quand elle eut fini de parler, l'écoutait encore. Ainsi c'était elle qui avait évoqué le souvenir de ce chemin creux où, pour la première fois, ils s'étaient trouvés l'un près de l'autre. Tout ce qui avait suivi n'existait pas: elle l'avait volontairement effacé. Il ne restait, pour lui et pour elle, que cette courte promenade par une belle matinée d'été, dans la lumière, la verdure et les fleurs. S'il eût prononcé les mots qui lui montaient aux lèvres, il lui eût dit: Je vous aime. Mais il ne le voulut pas. Elle était venue à lui loyalement, elle restait là, seule, sous la sauvegarde de son honneur, et elle était malheureuse. Il pensa: Je ne lui révélerai jamais combien je l'adore, mais je le lui prouverai en lui dévouant ma vie. Il s'approcha, et, avec un respect religieux:

—Je sais, Mademoiselle, ce qui vous amène, dit-il de cette belle voix profonde qui allait au cœur de Carvajan lui-même, et il semble que j'aie eu le pressentiment que je devais vous voir aujourd'hui, car je suis allé hier à Rouen pour m'informer de votre frère.

Elle poussa un cri de joyeuse surprise, et une teinte rosée s'étendit sur ses joues, en se voyant si promptement et si bien comprise.

—Il était en bonne santé, et très calme, m'a-t-on assuré. Quant à l'affaire en elle-même, les magistrats sont jusqu'ici fort silencieux.

—Peut-être rien n'est-il encore décidé, fit-elle en joignant les mains... Peut-être serait-il temps encore!... Ah! Monsieur, si vous vouliez joindre vos efforts aux nôtres! Je sens que je puis compter sur vous, que votre esprit est juste, et votre cœur généreux. Je vous en prie, parlez pour nous à M. Carvajan!... Pascal pâlit à cette terrible demande qui assimilait son père à un bourreau dont on veut désarmer la cruauté. Antoinette craignit de l'avoir offensé: elle prit un air caressant.

—Pardonnez-moi, dit-elle, si je vous ai déplu... Mais ce que j'ai à vous demander est si difficile à dire!... Je ne veux pas prononcer une parole qui puisse vous paraître irrespectueuse pour votre père, et, cependant, il faut que je vous fasse comprendre que nous venons demander grâce... Nous sommes à sa discrétion, à la vôtre... Tout ce qui sera exigé nous paraîtra facile, si nous pouvons obtenir un peu plus d'indulgence pour le pauvre Robert... Tout, vous entendez, Monsieur? Et c'est parce que nous avons jugé que votre intercession serait plus puissante que nulle autre que je me suis adressée à vous.

Ainsi, c'était à son frère seul qu'elle avait pensé! Dans le secret de son esprit, aucun penchant ne l'avait entraînée vers Pascal. Son cœur était fermé à ce qui n'était pas Robert, et, pour l'amour de lui seulement, elle avait pris sur elle de vaincre sa fierté, et de supplier. Il chassa toute vaine espérance de tendresse, il glaça sa pensée, il apaisa les bouillonnements de son sang.

—Si vous saviez comme nous sommes durement éprouvés! poursuivit la jeune fille. À la suite d'une entrevue avec M. Carvajan... Oh! je ne l'accuse pas!... mon père est tombé malade et nous inspire les plus vives inquiétudes... Tout m'accable à la fois, vous le voyez, et je ne sais de quel côté me tourner pour ne pas voir une menace de malheur. Je suis seule à Clairefont. Et sans un ami dévoué qui est venu à mon aide...