Il appréhendait vivement de se trouver en rapport avec le jeune officier. Il revint bien vite de ses préventions. Il vit dans le baron un homme courtois, réservé, un peu froid, dont il apprécia promptement le réel mérite. Il se sentit d'autant plus vivement entraîné vers lui qu'il reconnut, dans celui en qui il redoutait un rival heureux, un compagnon de tristesse. L'indifférence charmante avec laquelle Antoinette traitait M. de Croix-Mesnil parut à Pascal le dernier degré du malheur. Son âme ardente eût préféré de la haine à cette exquise insensibilité. Il comprit que le baron aimait Mlle de Clairefont et ne conservait aucun espoir. Le danger de Robert était le dernier lien qui l'attachât à cette maison où il avait rêvé de vivre heureux. Il y souffrait maintenant, et n'y venait que par devoir. Il sut trouver des paroles louangeuses et délicates à l'adresse du défenseur de son ami, et se conduisit avec un tact raffiné qui lui conquit définitivement Pascal.

C'était un curieux spectacle que celui de ces jeunes gens auprès d'Antoinette. Tous deux passionnément épris et résolus à n'en rien laisser voir: l'un, aimable, fin, léger, dissimulant ses sentiments avec une grâce aisée et correcte; l'autre, sévère, âpre, glacé, avec des éclats soudains qui illuminaient ses yeux d'une rayonnante inspiration.

Lorsque Pascal lâchait ainsi, involontairement, la bride à sa fougue, un battement singulier de la paupière, un plissement subit de la lèvre donnaient au visage de Mlle de Clairefont une gravité recueillie. Elle ne semblait plus entendre ce qui se disait autour d'elle; on eût dit qu'elle écoutait une voix intérieure qui lui parlait, impérieuse. Puis, le jeune homme reprenant son ton mesuré, la physionomie d'Antoinette redevenait calme. Ces sensations fugitives n'avaient peut-être été remarquées que par Malézeau qui, avec ses yeux tourbillonnant derrière ses lunettes d'or, voyait fort clair.

Pendant qu'à Clairefont la vie se traînait ainsi dans l'attente, rue du Marché l'agitation ne faisait qu'augmenter. La haine déçue, la convoitise trompée, avaient jeté Carvajan dans un état de fureur qui faisait craindre pour sa raison. Dans la ville, une réaction se produisait en faveur des victimes contre le bourreau. L'oppression matérielle qu'exerçait le banquier sur ses tributaires les laissait libres de leurs impressions morales. S'il pouvait les contraindre à agir dans tel sens, il ne pouvait les forcer à penser telle chose. Et la majorité se déclarait décidément en faveur du fils contre le père. Carvajan, sans sortir de chez lui, avec l'admirable instinct qui le guidait toujours, se rendait un compte parfaitement exact de l'état des esprits. Il se faisait en lui une sorte de répercussion de l'opinion publique. Il pesait, il comparait, et, avec fureur, il était obligé de s'avouer qu'entre ce jeune homme, qui n'avait jamais fait de mal à personne, et lui, le tyran de La Neuville, on n'hésitait pas. Lorsque Fleury, pour essayer de le calmer, lui disait le contraire, il l'interrompait avec violence:

—Taisez-vous, imbécile, vous ne savez point de quoi vous parlez! C'est Pascal qui nous perd! Vous ne le connaissez pas... Je n'aurais pas dû le laisser revenir. Il retournera comme un gant tous ceux qui l'entendront... Triple brute que j'ai été, de me brouiller avec lui! C'est la passion qui m'a emporté!... La passion ne fait faire que des sottises! Si j'avais raisonné, au lieu de m'emporter, nous aurions eu Clairefont pour prix de la liberté de ce butor, dont la condamnation ne sera pour moi qu'une bien mince satisfaction... Je me suis conduit comme une bête!

Vous même, Fleury, vous n'auriez pas été plus bête que moi!

Et, soulagé par ces injures, il marchait à grands pas dans son cabinet:

—Si je pouvais seulement voir Pascal, peut-être serait-il encore temps d'arranger les choses... Mais il ne veut pas venir ici... Et moi je ne peux pas aller chez Malézeau... J'aurais l'air de capituler!... Ah! au dernier moment, rattraper la victoire, les rouler, quand ils croient nous tenir! Quel triomphe! Mais comment?

Un jour, vers cinq heures, en descendant de Clairefont, Pascal s'entendit appeler. Il s'arrêta et, au coin de la Grande Marnière, il se trouva en présence de son père.

—Puisque tu ne veux pas faire les premiers pas, dit le vieillard, il faut donc que je les fasse. Veux-tu causer cinq minutes avec moi?