Antoinette, assise auprès de la fenêtre, dans la pâle tiédeur d'un soleil de novembre, avait laissé tomber sa broderie sur ses genoux, et, les mains inactives, les yeux demi-clos, semblait sommeiller. Elle ne dormait pas, cependant. Son souvenir venait d'évoquer ce Jacob luttant avec l'ange, qui formait le sujet d'un des vitraux de l'église de Clairefont. Elle voyait le pasteur biblique, avec ce teint brun, ce front élevé, cette barbe brune et ces yeux gris, qui le faisaient si étrangement ressembler à Pascal. C'était bien lui, opiniâtre et passionné, qui était resté en servage, pendant quatorze années, pour obtenir de Laban sa fille Rachel. La tâche ne l'avait pas rebuté et il avait fini, triomphant de toutes les résistances, par conquérir celle qu'il désirait. Le fils de Carvajan n'avait-il pas eu le même courage, inspiré par le même amour?

Antoinette le revit dans le chemin creux, l'abordant pour la première fois. Comme il était insouciant et tranquille! Il revenait des lointains pays vers le toit paternel. Il jouissait délicieusement du plaisir de revoir les plaines et les bois familiers à son enfance. Et, brusquement, il s'était trouvé jeté en pleine lutte, et le premier nom prononcé devant lui avait été celui de l'ennemi de son père. La jeune fille entendait vibrer encore sa propre voix disant: «Je suis Mlle de Clairefont!» Avec quelle fierté ombrageuse il avait riposté: «Moi, je suis Pascal Carvajan!» Ne semblaient-ils pas deux ennemis arborant leur drapeau et mesurant leurs armes? Non! ils ne devaient pas se combattre. Dès le premier regard, tout avait été fini, et, en lui, elle n'avait plus compté qu'un ardent défenseur. À partir de ce jour-là, elle l'avait deviné rôdant autour d'elle dans l'ombre, épiant ses joies et ses chagrins, n'ayant aucun espoir, et cependant s'attachant à elle par les liens mystérieux d'une constante communion d'âme. Puis c'était la scène du bal, avec les provocations de son frère, la frémissante colère de Pascal, son intervention à elle, s'excusant, quand, d'un mot, elle pouvait faire tomber à genoux celui devant qui elle s'humiliait. Et enfin, après de nouvelles angoisses, son arrivée dans la sombre maison de Carvajan. Avec quel accent il lui avait dit: «Vous ne serez frappée ni dans votre fortune ni dans vos affections, je m'y engage, sur l'honneur...» Elle avait répondu dans un élan de cœur: «Je vous en garderai une éternelle reconnaissance...» Il avait tenu sa promesse, lui; il avait, au prix des plus héroïques sacrifices, réhabilité Robert, et sauvé le domaine. Et elle, qu'avait-elle fait pour lui prouver sa gratitude? Quelques larmes versées, un serrement de mains échangé, telle avait été la récompense qu'elle lui avait accordée. Et sans doute ils étaient quittes. Elle pouvait le laisser partir sans regrets et sans remords. Après avoir tant souffert pour elle, il allait souffrir par elle.

Un éclat de voix de la tante Isabelle arracha Mlle de Clairefont à sa rêverie. Robert et Croix-Mesnil avaient conduit Malézeau sur la terrasse, et la vieille fille causait avec son beau-frère.

—Eh bien, mon cher ami, moi, si j'avais trente ans de moins, s'écria-t-elle violemment, je vous garantis que je me serais arrangée de façon à le faire rester!

—Allons, tante, dit le marquis, vous êtes trop impétueuse!

—C'est pour faire compensation avec ceux qui sont trop flegmatiques!

—Je vous ai connu des idées plus exclusives. Vous n'admettiez pas qu'un homme existât en dehors de l'aristocratie...

—Eh! regardez comme elle s'est conduite avec nous, votre aristocratie! Il a fallu que ce brave Pascal se déclarât en notre faveur, pour que nos voisins de Sainte-Croix et d'Édennemare nous fissent bonne mine. Avant que ce roturier prît notre défense, tous nos nobles amis nous tournaient le dos... Lui, il a été chevaleresque!... Il n'est pas né... C'est vrai... Mais il est du bois dont nos anciens rois faisaient de grands généraux, de grands ministres, et, finalement des ducs et pairs.

—Ma chère sœur, ce n'est pas moi qui vous contredirai. Je croyais être le seul libéral qu'il y eût dans la famille... Nous sommes deux maintenant, à ce que je vois. Seulement ne parlez pas si fort... Vous me fatiguez la tête, que je n'ai pas encore bien solide, et vous allez réveiller Antoinette.

—Elle dort!... Est-ce possible? Quand elle devrait être dans une agitation au moins aussi violente que la mienne! Et c'est moi qui ai élevé cette fille-là! Elle était plus émue le jour du procès! Mais, passé le péril, au diable le sauveur!