—Entre elle et moi, il y a un abîme. Je m'appelle Carvajan...

—Vous vous appelez: l'homme qu'elle aime, dit Croix-Mesnil.

Ils restèrent absorbés pendant un temps assez long, suivant chacun leurs pensées, puis ils se levèrent.

—Je n'ai pas annoncé mon départ, dit le baron, et cependant je partirai demain, moi, et pour ne plus revenir. Disons-nous adieu. Je ne vous souhaite rien: vous avez tout. Mais vous, souhaitez-moi d'oublier.

Pascal ne répondit pas. Il ouvrit ses bras. Croix-Mesnil s'y jeta. Et ces deux rivaux s'étreignirent comme deux frères.

Derrière la persienne, Antoinette se tenait debout, immobile. Les jeunes gens s'étaient éloignés qu'elle restait encore là, comme si le son de leurs paroles vibrait encore à son oreille. Elle se retourna, vit la chambre qui s'étendait obscure devant elle, et, avec un tressaillement, se rappela ce jour si triste où elle s'était enfermée là pour lire la première lettre de la tante Isabelle. Elle retrouva toutes ses impressions, toutes ses craintes, toutes ses espérances. À cette table, elle s'était accoudée, dans un complet anéantissement moral et physique. Le papier de ce buvard gardait la trace de ses larmes. L'horizon était bien noir alors, et maintenant il était bleu et riant! En quelques semaines, par la toute-puissante volonté d'un homme amoureux, tout avait été sauvé. Comme un écho des soupirs passés, un vague murmure se fit entendre dans l'ombre, et, avec une ardente reconnaissance, Mlle de Clairefont, joignant les mains, s'écria d'une voix étouffée:

—Mon Dieu! combien je vous remercie!...

Elle passa son mouchoir sur son visage, et sortit. Quand elle revint dans le salon, la tante Isabelle, qui avait le regard perçant, remarqua que la jeune fille avait les yeux rouges comme si elle venait de pleurer. Elle en fut presque heureuse. L'impassibilité de sa nièce la confondait.

Le dîner se traîna morne, malgré les tentatives de Robert pour animer la conversation. Chacun des convives était absorbé par de graves préoccupations, et ne prêtait aux propos échangés qu'une oreille distraite. Pendant la soirée, Antoinette se mit au piano, et, pour la première fois, chanta devant Pascal. Elle avait une voix de mezzo-soprano, aux notes puissantes et pures. Elle choisit, comme au hasard, l'admirable air de la Reine de Saba, et fit frissonner le jeune homme par l'expression triomphante et passionnée qu'elle mit dans la reprise:

Plus grand dans son obscurité
Qu'un roi paré du diadème,
Il semblait porter en lui-même
Sa noblesse et sa majesté!