Le jeune homme s'inclina sans répondre; un flot amer lui montait du cœur aux lèvres.

—Adieu, répéta-t-il.

La main d'Antoinette se tendit. Il la serra, et la trouva tiède et douce, quand la sienne était glacée. Il jeta à celle qu'il adorait un regard désolé; il lui découvrit dans les yeux un rayon de tendresse et de pitié. Elle semblait lui dire:

—Mais ose donc, pauvre sot, tombe à mes pieds, crie, pleure, mais agis! Ne sais-tu donc rien deviner?

Pascal serra les poings avec colère: «Si elle ne fait pas les premiers pas, c'est qu'elle a plus de fierté que de tendresse, et alors je dois la fuir.»

Un adieu, qui ressemblait à un sanglot, tomba de nouveau de ses lèvres. Il saisit le bras de Malézeau, et l'entraîna. Il ne reprit possession de lui-même qu'au milieu de la côte de Clairefont, bercé par le mouvement du cabriolet du notaire. Il aperçut les lumières du château qui se perdaient dans les arbres, et, avec un horrible déchirement, il comprit que tout était fini.

Arrivé chez Malézeau, il serra silencieusement la main de son ami, et monta s'enfermer dans sa chambre. Là, il eut un accès d'horrible désespoir. Il ne voyait plus s'ouvrir devant lui qu'une existence inutile et vide. Pour qui ferait-il des efforts désormais, pour qui rêverait-il la fortune et la renommée? Un amour immense et désespéré avait tout envahi, âme et corps, en lui. Antoinette devait être sa pensée unique et dévorante. Il poussa des cris de rage, et se répandit en blasphèmes. Il maudit le jour où il était revenu dans ce pays où le malheur l'attendait. Il appela, avec un accent déchirant, la jeune fille. Il lui adressa les reproches les plus cruels. Elle avait été fausse et ingrate. Elle l'avait ensorcelé pour le mieux perdre. Et, maintenant qu'il ne pouvait plus la servir, elle le rejetait avec dédain. Puis il fit un retour sur lui-même, et eut honte de ses violences. Il demanda pardon à celle qu'il adorait. Il s'accusa de l'avoir mal jugée. Elle ne lui avait jamais fait aucune promesse. Ses espérances, ses illusions, elle ne les avait pas encouragées. N'était-il pas encore trop heureux d'avoir pu se dévouer pour elle? Croix-Mesnil était jaloux même de ce bonheur! Il s'écria dans le silence: «Non! tu ne me devais rien, j'étais ton serviteur, ta créature. Tout de moi t'appartenait... Tu as disposé de ton bien!... Et la joie que j'ai eue à te le donner a été ma récompense... Je t'aime et je te bénis, jusque dans les souffrances que tu me causes!»

La nuit s'écoula pour Pascal dans ce désordre et dans ces angoisses. À l'aube il retrouva un peu de calme. Le jour renouvela ses tortures. Il n'avait plus que quelques heures à respirer le même air qu'Antoinette. Le cœur serré, il descendit dans le cabinet de Malézeau. Le notaire était absent. Pascal écrivit quelques lettres, et, vers dix heures, se disposa à aller rue du Marché, faire, ainsi qu'il l'avait promis, ses adieux à son père. En marchant, il passa devant une glace. L'image qu'il y vit lui fit pitié. Il adressa un sourire d'encouragement à ce malheureux qui le fixait de ses yeux creusés par la douleur. En proie à une torpeur qu'il ne pouvait vaincre, il s'arrêta, devant la fenêtre qui donnait sur le jardin, à regarder, par-dessus les toits des maisons voisines, la colline de Clairefont qui s'étageait, blanche, couronnée de noires futaies. Dans ce domaine, Antoinette était maintenant en sûreté. Il avait brisé les haines, annihilé les convoitises. Elle serait heureuse et libre. Et c'était à lui qu'elle le devrait. Une sensation d'une douceur exquise rafraîchit son cœur.

—Qui sait? se dit-il, peut-être arriverai-je à transformer mon amour en de la simple amitié, et je la reverrai alors sans danger. Oh! la revoir!... La revoir! Lâche que je suis, c'est mon seul rêve, et je tente vainement de me tromper moi-même!...

Il prit sa tête dans ses mains, et essaya d'éloigner ces pensées qui le torturaient. Il resta quelques minutes ainsi, prêtant l'oreille aux bruits extérieurs, et s'efforçant de ne plus voir ce fantôme charmant qui hantait perpétuellement son souvenir. Il lui sembla que la porte de la maison venait de s'ouvrir, il distingua des pas, et, dans le vestibule, la voix de Malézeau dit: Il est dans mon cabinet.