—Et pas un tressaillement dans votre chair, à ce rappel de l'amour ancien?... Pas une émotion dans votre esprit? Aucun retour vers la femme, aucune irritation contre l'ami?
—Voilà donc ce que vous craigniez? s'écria Laurier, dont le pâle visage se colora. Vous vous demandiez si j'étais bien guéri de ma passion insensée, et vous m'avez fait subir une épreuve? Ah! n'ayez plus de défiance, parlez ouvertement... Vous m'avez suspecté?
—Oui, dit Davidoff avec fermeté. J'ai voulu savoir si, à votre insu même...
—Ah! interrogez, cherchez, fouillez ma pensée, s'écria Pierre. Vous n'y trouverez que l'amer regret des fautes commises et l'ardent désir de les réparer! Si je ne m'étais pas senti digne d'une affection pure, capable d'y répondre par une tendresse inaltérable, vous ne m'auriez jamais revu. Ne redoutez donc rien de moi, Davidoff. Le Pierre Laurier que vous avez connu est mort, par une nuit d'orage, et l'homme que vous avez devant vous, s'il a le même visage, heureusement n'a plus le même coeur....
—A la bonne heure! dit Davidoff gaiement. Ah! j'ai un lourd poids de moins sur la conscience. Si je n'avais pas pu compter absolument sur vous, je ne sais comment je me serais tiré de l'oeuvre que j'ai entreprise. Tout est difficulté, tout est souci. Il va falloir que vous affrontiez Clémence....
—Si c'est absolument nécessaire, je m'y résoudrai, mais cela me coûtera beaucoup!...
—Sans doute! Cependant, à coup sûr, pas tant qu'autrefois, répliqua le Russe, avec un sourire. Mais nous devons arracher Jacques de ses griffes. Et il ne faudra pas moins que votre intervention pour que nous y réussissions.... Laissons cette question, c'est l'avenir. Occupons-nous du présent, parlons de Mme de Vignes.
Le front de Pierre s'éclaira. Au même moment, on apportait le dîner. Les deux amis s'assirent devant la table, et, pendant une heure, ils causèrent à coeur ouvert. Pierre racontant son séjour à Torrevecchio et le docteur expliquant au peintre tout ce qui s'était passé pendant son absence, ils purent, de la sorte, acquérir la certitude, Davidoff, que Laurier était, ainsi qu'il l'avait affirmé, radicalement guéri de sa dangereuse passion, et Laurier, que Davidoff, en le rappelant à la hâte, avait agi avec autant de décision que de sagesse. Vers neuf heures ils descendirent et se rendirent chez Mme de Vignes. Sur le boulevard, dans la douceur d'une belle nuit d'été, Pierre sentit son coeur se gonfler d'espérance et de joie, il leva son regard vers le ciel, et se repentit d'avoir si follement douté du bonheur.
Mme de Vignes, depuis quatre jours, prévenue par Davidoff, avait vu l'avenir, qui lui paraissait si sombre, s'éclairer d'une faible lueur. La certitude que Pierre Laurier vivait, l'assurance avec laquelle Davidoff affirmait que le peintre aimait Juliette et ne pouvait aimer qu'elle, avait donné à la mère un peu de soulagement. Dans le malheur qui l'accablait, ayant tout à redouter de son fils et tout à craindre pour sa fille, la possibilité de rendre à Juliette le calme et la santé lui offrait une satisfaction bien douce. Qu'étaient les soucis d'argent, comparés aux inquiétudes que lui causait l'abattement, de plus en plus profond, de la jeune fille? Davidoff avait été accueilli comme un sauveur. Graduant savamment ses confidences, il avait jeté, dans la pensée de Mme de Vignes, un tout petit grain d'espérance, qui avait levé comme en terre féconde. Peu à peu, la semence avait poussé des racines qui s'étaient étendues vivaces. Et maintenant la fleur prête à s'épanouir n'attendait plus qu'un dernier rayon de soleil. Depuis le commencement de la semaine, Juliette, sans preuves, sans autre raison plausible que son ardent désir de voir le miracle se réaliser, s'était prise à croire que Pierre était vivant.