Les «on dit» de Davidoff avaient été avidement accueillis par ce jeune coeur. Pourquoi Pierre, sauvé par des marins et emmené à bord d'un petit bâtiment de commerce, n'aurait-il pas été rencontré par ces voyageurs qui déclaraient l'avoir vu? Pourquoi, honteux de son suicide annoncé et non exécuté, Pierre ne serait-il pas resté à l'écart, près de moitié d'une année? Pourquoi n'aurait-il pas laissé la famille de Vignes ignorer qu'il vivait? Tout cela était admissible. Et la jeune fille avait un tel besoin de l'admettre qu'elle eût tenu pour vraies de bien plus étranges histoires.

Chaque jour, Davidoff, poursuivant sa cure morale, rendait compte à Juliette des découvertes que produisait l'enquête qu'il était censé faire. Et, chaque jour, il assistait à l'éveil de cette âme engourdie et glacée. C'était un spectacle charmant que celui de cette floraison timide. Juliette espérait, mais elle avait peur d'espérer, et, par instants, elle se retenait sur la pente où son imagination l'emportait. Si, après cette période heureuse, il allait falloir retomber dans la désolation? Si tout ce qu'on disait n'était point vrai? Si Pierre n'avait pas survécu?

Une horrible agitation était en elle. Il lui semblait impossible que la mort eût pris, en une seconde, ce garçon si alerte et si robuste. Elle se rappelait ce que son frère lui avait dit à Beaulieu: On n'a pas retrouvé son corps.... Elle n'avait pas, alors, accepté le doute comme une espérance. Mais, maintenant, n'était-il pas évident que si la mer ne l'avait pas rejeté au rivage, c'est qu'il avait échappé à ses vagues méchantes, qu'il était sorti de ses glauques profondeurs et qu'il existait? Quel trajet; dans ce cerveau de femme, avait fait cette pensée! Elle y était entrée si avant que, pour l'en arracher, il aurait fallu à présent des preuves matérielles. Il aurait fallu montrer Pierre mort pour faire croire, à celle qui l'aimait, qu'il pouvait n'être plus vivant.

Le matin même, Davidoff s'était hasardé à dire:

—J'ai vu, hier soir, des gens qui ont rencontré notre ami en Italie et qui lui ont parlé. On peut s'attendre, un de ces soirs, à le voir arriver.

Elle n'avait point répondu, elle avait regardé le docteur, avec une fixité singulière, et, au bout d'un instant:

—Pourquoi ne me dites-vous pas tout?... Vous avez peur de ma joie?... Vous avez tort. Je suis maintenant sûre qu'il vit. Je l'ai vu, cette nuit, en rêve. Il était dans une église, une pauvre église de village, et travaillait à un tableau de sainteté.... Son visage était triste... triste, et, par moments, des larmes coulaient sur ses joues. J'ai eu la conviction qu'il pensait à moi.... J'ai voulu lui crier: Pierre, assez de chagrins, assez d'éloignement; revenez, nous vous attendons, et nous serions si heureux de vous accueillir.... Mais une sorte de brouillard s'est élevé entre lui et moi, et je ne le distinguais plus que très effacé, pareil à une silhouette vague, et nettement j'entendais le bruit des flots, comme lorsqu'à Beaulieu, par une mer houleuse, le ressac battait les récifs de la baie.... Puis, cette vapeur s'est dissipée, ainsi qu'un voile qu'on arrache, et je l'ai revu. Il venait vers moi, le visage souriant; il a fait un geste de la main, comme pour dire: Ayez patience, me voilà... et je me suis réveillée, angoissée et brisée.... Mais j'ai confiance.... Il est tout près de nous.... A Paris, peut-être?...

Davidoff, très intrigué, demanda alors à la jeune fille:

—Pouvez-vous me décrire l'église dont vous me parlez?

—Oui, dit Mme de Vignes. Elle était située sur la place d'un village. Le portail était en grès rouge, surmonté d'un auvent en briques.... L'intérieur, blanchi à la chaux et très pauvre.... Quelques bancs de bois, une chaire sans un ornement, un autel d'une grande simplicité....