Elle eut l'adresse de sentir que c'était le moment précis où elle devait disparaître, afin de laisser Christian sous une impression excellente. Elle ne fit pas une tentative pour se rapprocher de lui. Elle se tint à distance, et marchant vers le saut de loup, elle le franchit avec prestesse. De l'autre côté, au bord de la route, elle approcha ses doigts de sa bouche et, sans un mot, avec un seul baiser accompagné d'un regard de ses yeux bleus, elle lui dit adieu. Il la vit poser la main sur le guidon de sa bicyclette et, la poussant devant elle, disparaître derrière les arbres. Le bruit du grelot tinta dans le silence, rythmant le départ de la maîtresse autrefois si puissante, s'affaiblit peu à peu, et cessa. Il sembla à Christian que toutes les attaches mauvaises qui le liaient encore à son passé venaient de se rompre. Il tendit l'oreille pour percevoir le bruit lointain du grelot. Il ne l'entendit plus et pensa qu'il était débarrassé d'Étiennette pour toujours.
[IV]
Lorsque Christian revint à Deauville, il était accompagné de la famille Harnoy. Il avait paru à Vernier que la plus élémentaire convenance exigeait qu'il rendît aux hôtes de son fils leur hospitalité. L'ancien liquoriste était allé, la veille, faire visite à Mlle Étiennette Dhariel et lui avait remis un chèque qui devait, suivant lui, apaiser complètement sa douleur. En échange de la somme, il avait réclamé le départ de la jolie fille pour Paris. Elle avait acquiescé à ces exigences, sans faire la moindre observation. Le terrain était donc parfaitement déblayé de tout obstacle, quand le convalescent reparut chez son père. L'oncle Mareuil était arrivé de la veille. Vernier avait tenu particulièrement à avoir l'opinion de son beau-frère sur la famille Harnoy. L'idée se précisait dans l'esprit de Vernier que le changement radical survenu dans les habitudes de Christian était dû à l'influence de la gentille Geneviève. Et comme il avait pour règle de conduite de ne jamais rien négliger de ce qui pouvait être utile, il songeait déjà à tirer parti de cette autorité pour obtenir la conversion définitive de son fils. Mais comment?
Emmeline, qui abordait toujours franchement les situations, le lui avait dit tout net:
—Si notre Christian a du goût pour cette petite, donnez-la lui sans hésiter. Elle n'a pas le sou? Qu'est-ce que cela peut vous faire? Les parents sont d'honnêtes gens, cela doit vous suffire. Et une femme qui n'apportera pas de fortune à votre fils, mais l'empêchera de dissiper stupidement la vôtre, sera, à coup sûr, un parti très avantageux. Ce qui vous arrive là était inespéré. A la façon dont Christian tournait, vous pouviez tout craindre. Brusquement il s'arrête sur la pente où il glissait. Profitez de l'arrêt, attachez-vous celle qui vous le procure. Fasse le ciel que cet arrêt soit sérieux et que, en faisant épouser à votre fils cette enfant, vous ne la destiniez pas aux plus affreux malheurs.
—Eh! que prévoyez-vous donc?
—Je m'en rapporte à la sagesse populaire qui a formulé ce dicton: «Qui a bu, boira».
—Vous êtes bien pessimiste! C'est une forme d'opinion très commode parce qu'elle permet de paraître avoir prévu ce qui pourra arriver de mauvais, tout en laissant le droit de se réjouir de ce qui arrive d'heureux!
—Pensez-vous que je cherche à me donner des mérites à vos yeux? Je vous exprime une crainte. Voilà tout! Et j'y insiste: si vous avez une chance de sortir Christian du bourbier où il s'enfonce, c'est de le marier. Avec la réputation qu'il a déjà, ce ne serait pas facile!