Il était donc reconnu, avant même que Geneviève fût arrivée chez Vernier, qu'il serait, à tous égards, avantageux qu'elle épousât l'héritier des Vernier-Mareuil. Elle ne soupçonnait pas qu'elle fût réservée à une si brillante et si redoutable fortune. Très innocemment, avec une naturelle bonne grâce, elle avait soigné Christian. Pas une fois, la pensée que l'intéressant blessé, tombé à la porte de ses parents et recueilli par eux, pourrait cesser d'être un étranger pour elle, ne s'était présentée à son esprit. Elle le savait très riche, elle se savait très pauvre. Dans ce monde positif, des rigueurs duquel son père avait tant souffert, elle ne devait pas prévoir qu'une union fût probable entre Geneviève Harnoy et le fils de Vernier-Mareuil.
Elle ne pouvait découvrir les raisons mystérieuses qui faisaient admettre cette union à ceux mêmes qui, en toute autre circonstance, auraient été le plus portés à s'y opposer. Si elle les avait connues sans réserve, dans toute leur égoïste rigueur, elle eût sans doute été épouvantée et, au lieu de partir pour Deauville avec un naïf contentement, elle aurait refusé de quitter la tranquille maison de Saint-Georges-lès-Berneville. Mais elle ne voyait que l'orgueil de son père, ravi d'aller passer quelques jours chez le grand industriel qui avait fait luire à ses yeux l'espoir d'une prompte restauration de sa fortune, que la joie de sa mère, soulagée de toutes ses inquiétudes pour l'avenir. Et peut-être aussi, dans son cœur candide, la satisfaction de ne pas quitter brusquement l'intéressant malade qu'elle avait contribué à guérir entrait-elle pour une part plus grande qu'elle ne croyait dans son plaisir.
Les curiosités de l'arrivée dans la superbe villa Vernier-Mareuil une fois épuisées, Christian se fit un amusement de guider Geneviève dans le magnifique jardin qui s'étend le long de la plage, et borde une terrasse de ses somptueux parterres de fleurs. De là une vue splendide s'offre sur la mer et s'étend jusqu'au Havre, dont les grands navires animent l'horizon. Ils étaient là tous les deux, assis, car la marche prolongée fatiguait encore Christian, regardant le panorama qui se déployait devant eux.
—Ah! ce n'est plus Saint-Georges, avec sa tranquillité et son silence, dit la jeune fille. Vous voilà ressaisi par votre vie élégante, et vous allez bien vite oublier les calmes journées que vous passiez dans le jardin, à l'ombre du grand tilleul....
—Je les regretterai plus d'une fois. Ce sont peut-être les meilleures de ma vie.
—Vous vous moquez! Maintenant que je connais votre maison et tout le luxe auquel vous êtes habitué, j'ai peine à comprendre comment vous vous êtes si facilement contenté de notre vie toute simple.
—N'aurais-je pas été bien ingrat? Vos parents m'offraient la plus cordiale hospitalité et elle a été pour moi si favorable.... Mais vous ne pouvez savoir....
Il se tut et son visage prit une expression de gravité recueillie, comme s'il faisait intérieurement l'examen de toute une situation qui échappait à Geneviève et qu'elle pressentait sérieuse. Il reprit avec un peu de tristesse:
—A présent, comme vous dites, tout est changé et il va falloir rentrer dans le courant des habitudes mondaines.... Et c'est bien dommage!
Geneviève le regarda étonnée: