—Alors, qu'il garde son froc et qu'il repousse les tentations! Les plaintes platoniques et les aspirations sans effet me paraissent les pires des faussetés. On sait ce que l'on veut et on essaye de le faire. Mais désirer une chose et en faire une autre, je vous le répète, c'est incompréhensible pour moi.
Christian hocha la tête d'un air découragé:
—Ah! si j'étais seulement soutenu, conseillé....
—Les appuis et les conseils ne peuvent vous manquer.
—De qui les attendrais-je?
—Mais, tout naturellement, de votre famille, de vos amis....
—On voit bien que vous les ignorez encore! Certes mon père m'aime. Mais ce qu'il n'a pas fait pour moi, dans mon enfance, comment le ferait-il aujourd'hui? Il n'a pas une minute à lui. C'est un homme très occupé. Il manie des millions et le souci de ses multiples affaires le tient sans cesse en haleine. Quand il a fini de travailler à s'enrichir, il travaille à se divertir. Et ce n'est pas une sinécure, je vous prie de le croire. Il a épousé une jeune femme, que vous avez vue et qui est charmante, mais qui a les goûts et les habitudes du monde dans lequel elle a toujours vécu. Il lui faut du mouvement, des réceptions chez elle, des fêtes au dehors, tout le roulement de la haute vie. Et mon père, qui n'a pas su prendre sur elle assez d'autorité pour la conduire, est obligé de la suivre. Il marche donc,—que dis-je: il marche?—il court, et à grandes guides. Il y a vingt chevaux dans les écuries, ici, dix domestiques à l'antichambre. Et, à Paris, c'est encore bien autre chose. Tous les soirs, le dîner est préparé pour quinze personnes, et ne fût-on que deux, monsieur et madame, en tête-à-tête, c'est la robe décolletée et l'habit noir. Mais, rassurez-vous, il y a toujours du monde. Et après le dîner, on part pour aller, ici, au Casino; à Paris, dans un théâtre, un cabaret littéraire, ou un beuglant quelconque. Après quoi, on va souper. Le lendemain, à huit heures, mon père est à son bureau, comme si de rien n'était, et, là, il reçoit ses chefs de chais pour les eaux de vie, ses ingénieurs pour la fabrication des liqueurs, mon oncle Mareuil pour la marche de la maison de banque, l'entraîneur qui fait le rapport sur le travail des chevaux, et les innombrables hommes d'affaires, inventeurs et quémandeurs, qui se pressent à la porte. L'heure du déjeuner arrive. Il est midi. Quand il y a des courses, mon père y va; quand il n'y en a pas, il prend l'automobile et s'élance vers Moret—du quatre-vingts à l'heure—pour inspecter l'usine. Entre temps, ma belle-mère a des exigences, et il faut la conduire à des réceptions, quoiqu'elle ait ses amis particuliers qui l'entourent et l'accompagnent. C'est pour mon père un surmenage effréné, auquel il ne résiste que parce qu'il a une santé de fer. A peine a-t-il le temps de souffler pour son compte. Comment voudriez-vous qu'il eût le temps de s'occuper de son fils? C'est ainsi qu'il m'a laissé la bride sur le cou et que j'ai joui, étant enfant, d'une liberté dont j'ai abusé, comme chacun vous le dira. Par quel miracle serait-il possible que, les conditions de mon existence passée restant les mêmes, mon existence à venir changeât? Je suis une victime sociale. Je me vois pris dans l'engrenage de la vaste machine mondaine, il faut que je tourne avec elle. Et d'après le peu que je vous ai montré de ma condition, vous voyez qu'il y a de grandes chances pour que je ne tourne pas bien.
Geneviève resta un instant absorbée. Elle réfléchissait douloureusement à ce qu'elle venait d'entendre. Enfin, elle dit:
—J'ai trop peu d'expérience de la vie pour me permettre de raisonner sur le cas que vous m'exposez. Comment vous conseillerais-je? Et, d'ailleurs, à quel titre? Vous me traitez, en quelque sorte, comme une sœur, en me témoignant tant de confiance. Mais je ne puis oublier que je vous suis étrangère, et qu'il ne m'appartient pas de vous parler sévèrement. C'est pourtant le devoir que j'aurais à remplir.
Il l'interrompit avec une étrange vivacité: