—Crois, mon cher père, que je ferai tout ce que je pourrai pour te contenter, sans aller cependant jusqu'à compromettre ma sécurité.

—Allons! c'est bien! je ne t'en demande pas davantage. D'ailleurs, tu auras le temps de réfléchir, de consulter.

—C'est bien mon intention.

—Mais qui? Nous ne connaissons personne dans l'entourage de la famille Vernier.

—Ah! ce ne sera que trop facile, et aux premières questions que vous poserez, les renseignements les plus sévères, et peut-être les plus exagérés, vous seront donnés. Il faut vous attendre, en même temps qu'aux éloges les plus outrés, aux plus violentes calomnies. On n'est pas riche et luxueux impunément dans la société actuelle.

—Mais d'où te vient cette expérience? demanda M. Harnoy plein d'étonnement, en regardant sa fille. Toi qui ne parlais jamais à la maison, voilà que tu enfiles des phrases, et très bien, ma foi! C'est ébouriffant! Ces petites filles sont pleines de malice! On les croit occupées à leur broderie, et elles réfléchissent, elles observent, elles jugent. Ah! on ne se méfie pas assez de ces silencieuses. Pendant qu'elles se taisent, elles vous prennent mesure.

—Je vous demanderai de ne faire aucune démarche avant que j'aie causé avec Mme Vernier.

—Quoi! tu veux....

—Mais sans doute. Elle est la belle-mère de M. Christian. Elle n'aura pas l'aveuglement affectueux d'une mère. Elle me dira avec plus de franchise ce que j'ai intérêt à savoir. Et puis, entre femmes, on s'entend toujours, à la fin, quand il s'agit d'un homme. L'esprit de corps se manifeste.

Elle riait avec tranquillité, maintenant. Et son père demeurait devant elle, à la considérer, plein d'effroi, comme si, croyant caresser une belle et douce brebis, il la voyait soudainement se changer en une souple et redoutable lionne. A cette métamorphose causée par les difficultés d'une situation nouvelle, il ne pouvait s'habituer. Cependant il se sentait dominé par la claire intelligence et la ferme résolution de sa fille, et déjà il la reconnaissait supérieure à lui-même.