Ainsi, avec l'inconscience habituelle aux pères de famille hypnotisés par les splendeurs d'un beau mariage, M. Harnoy acceptait déjà, avec transport, le demi-sacrifice que sa fille lui faisait de ses chances de bonheur. Vernier, consulté par le père de Geneviève, fit une grimace, qui aurait pu éclairer un esprit moins prévenu, quand il s'entendit demander le droit à la franchise absolue pour le docteur Augagne. Il savait trop combien le savant médecin était sincère pour ne pas tout craindre d'un entretien entre lui et M. Harnoy. Pourtant il lui paraissait impossible de ne pas consentir à ce qui était réclamé de lui. Il répondit donc d'un air contraint qu'il ne voyait aucun inconvénient à ce que M. Harnoy causât avec le docteur Augagne, mais il prit des précautions contre toute révélation inopportune en insinuant que les savants sont gens à système, qu'il faut, de ce qu'ils avancent, en prendre et en laisser. La préoccupation spéciale de ce brave docteur Augagne était l'alcoolisme et il n'était pas loin de faire un crime aux Vernier-Mareuil de l'extension considérable de leur industrie. Il n'y aurait donc rien de surprenant à ce qu'un peu de défaveur, à cause de sa situation même d'héritier de la maison, ne s'attachât à Christian. Mais il tenait M. Harnoy pour un homme d'affaires avisé, qui saurait faire la part de l'exagération dans les théories médicales du docteur, et ne pas enfourcher bénévolement son dada avec lui.

Harnoy trouva inconcevables, dans toute la sincérité de son admiration pour Vernier, les théories du docteur Augagne.

—Quoi! l'alcool n'était-il pas un produit du sol, et des plus avantageux pour la richesse de la France? Que deviendrait tout le Midi, sans la distillation des vins? Et que serait la misère du petit propriétaire si on lui refusait le privilège du bouilleur de cru? Condamner l'alcool, c'était bien vite dit! Et de quel droit refuser à l'ouvrier le salutaire réconfort d'un petit verre qui donne le coup de fouet à ses énergies. Et attaquer la puissante maison Vernier-Mareuil, qui servait si utilement l'expansion nationale en répandant ses admirables liqueurs dans tout l'univers, n'était-ce pas de la folie?

Vernier, voyant Harnoy monté à ce degré de lyrisme, le jugea en état de supporter toutes les confidences du docteur Augagne, et lui donna une lettre par laquelle il priait celui-ci de se mettre à la disposition du porteur et de répondre à toutes les questions qu'il lui poserait. Harnoy, qui ne voulait pas retarder d'une heure la conclusion d'une affaire qui lui semblait si belle, prit le chemin de la maison du docteur Augagne, et le trouva dans son cabinet en compagnie d'un grand garçon brun, barbu, au visage basané, éclairé par des yeux clairs qui donnaient à sa physionomie un peu rude une expression de grande douceur. Les deux hommes se levèrent et le médecin dit, en présentant le jeune homme, d'un air de satisfaction:

—Mon neveu, le docteur Jean Augagne.

Harnoy s'inclina et dit d'un ton indifférent:

—Monsieur, très enchanté de faire votre connaissance.... Puis, abordant le sujet de sa visite: Je venais, docteur, vous parler de la part de M. Vernier.... La lettre que voici vous expliquera de quoi il s'agit.... Et vous comprendrez la hâte avec laquelle je me suis présenté chez vous....

—Oh! oh! fit le docteur en levant la tête après les premières lignes. Il regarda son neveu, parut contrarié d'être obligé de se séparer de lui, mais finit par dire:

—Jean, passe donc, pour un instant, dans la salle à manger.... Il s'agit de choses confidentielles.... Ou plutôt, non, reste.... J'ai un malade à voir, je m'en vais avec M. Harnoy, nous causerons en route.... Cela vous convient-il, monsieur?

—Tout ce qui vous plaira, docteur.