B — Mariage empêché par des ennemis et des obstacles éventuels : — Sieba (M. Manzotti, 1883) ; toutes les féeries, depuis le Zéim de Gozzi, sans compter le reste, hélas ! En somme, ici s’adapte, — selon les désirs d’un public en état de viduité supportée sans constance, — le procédé du steeple-chase : mais ce n’est pas de plusieurs montures et cavaliers rivaux qu’il se compose ; il n’y a, dans la course, qu’un seul couple d’engagé, en vue d’aboutir, au lieu du but éclatant, à… la culbute que l’on sait.

C — Mariage empêché par la destination de la jeune fille à un autre : — Le Roi Pasteur de Métastase, et je ne sais combien de pièces encore. Les amants mourront d’être séparés, nous assurent-ils. On ne les voit même pas commencer, mais le spectateur est assez bon pour les toujours croire sur parole ; les feux, les braises (selon le langage plus exact du grand siècle), et autres phénomènes nerveux, ne laissent pas, dans leurs descriptions d’hypocondriaques, que d’offrir quelque intérêt,… pas trop longtemps toutefois.

D — Amours d’un ménage empêchées par des beaux-parents : — Le Roman d’Élise (M. Richard, 1885).

E — Amours…

Ça voyons ! que faisons-nous, co-spectateurs, en cette salle, devant une telle prétendue situation ? Voici que ces jeunes gens s’embrassent comme du pain, et qu’ils dessinent toutes sortes d’attitudes, de pure convention théâtrale, et, probablement, symboliques d’autres attitudes, qu’ils désireraient prendre dans le plus bref délai. Allons-nous-en… Quoi vous retient ici ?… Comment, Madame, vous vous raidissez dans votre fauteuil, toute excitée par la gesticulation du jeune premier ? eh bien, mais… et son amie qui est là, ne vous souvenez-vous plus que c’est elle qu’il désire ? ou jouent-ils donc tous deux si mal, leur dialogue a-t-il donc si peu de naturel que vous oubliiez l’histoire et croyiez entendre un monologue, une déclaration, — à vous s’adressant peut-être ?… Bon ! et voilà Monsieur à présent, lèvre pendante, les yeux jaillissant dans sa jumelle, et, avec avidité, suivant les remous intérieurs au corset de l’actrice ! dites donc, brave homme, m’est avis qu’un autre est prêt à passer avant vous ? Au moins, soyez logique, que diable ! Sautez sur la scène, cassez-moi les reins de ce bellâtre, et prenez sa place !…

Lamentable retour à la promiscuité, dans ces salles surchauffées comme des lupanars et que le prêtre a presque raison de condamner ! Se réunit-on ici pour approfondir la chorestique de l’amour ? Ouvrez franchement, en ce cas, de grandes écoles de courtisanes… Est-ce pour les bénéfices du trottoir, tout à l’heure, qu’on prépare ici le public ?… De l’air ! de l’air !

O souffle vivifiant et orageux du drame dionysien ! Eschyle, où es-tu, toi qui aurais rougi de représenter de l’amour autre chose, dans tes œuvres, que les crimes et les infamies ? Ne voyons-nous pas encore quelle hauteur ont ces chastes sommets de l’art moderne : Macbeth et Athalie !

… Mais quoi ? s’indigner ?… Oh ! que non ! Mon attention revenant de ces cimes sur la scène actuelle, je ne me sens plus accablé. Et j’éclate d’un bon rire !… Ces personnages-ci ? mais ce sont des fantoches de comédie, — simplement ! Et les peines de leurs maladroits auteurs à les vouloir renfrogner en dépit de leur nature font une excellente charge ! Dans des mains autrement intelligentes, est-ce que les meilleurs de nos drames où l’amour avait quelque importance (sans encore avoir la première, comme dans cette XXVIIIe) ne retournaient pas, d’eux-mêmes, logiquement, à l’indulgence du sourire ? Le Cid qui en est le type classique est une tragi-comédie, et dans Roméo et Juliette tous les personnages ambiants sont franchement comiques.

Cependant, notre dramaturgie aveugle essouffle ses gravités en ce rythme équivoque, avec obstination : que la pièce traite de sociologie, de politique, de religion, des procédés de la peinture, du titre des successions, de l’exploitation des mines, de l’invention d’un fusil, de la découverte d’un produit chimique, de quoi que ce soit… il y faut une histoire d’amour ! nous n’y échapperons pas !… En vérité, c’est à faire rire et à énerver, à la façon d’un chatouillement à la plante des pieds : comment ! savants, révolutionnaires, poètes, généraux, prêtres, ne se présentent à nous que pour, immédiatement, se mettre en devoir de faire la bête à deux dos ! Mais c’est du délire ! Et encore veut-on nous faire prendre cette scie au sérieux !…

Oui-dà. Et c’est le théâtre actuel.