X.

Aux heures de soir morne où l'on voudrait mourir,
Où l'on se sent le coeur trop seul, l'âme trop lasse,
Quel rafraîchissement de se voir dans la glace!
Eau calme du miroir impossible à tarir;
On y s'oublie[2]; on y dérive; on y recule…
Oh! s'en aller dans le miroir réfrigérant
Périr un peu comme en une eau de crépuscule,
Une eau stagnante, une eau sans but et sans courant
Où le visage nu sombre à la même place.
On se poursuit soi-même, on se cherche, on se perd
Dans le recul, dans la profondeur de la glace;
On s'y découvre encor, mais comme recouvert
D'une eau vaste et sans fin, à peine transparente,
Qui fait que l'on se voit, mais pâle et tout changé:
Visage qu'on aura malade ou très âgé,
Visage tout simplifié qui s'apparente,
Silencieux, avec celui qu'on aura mort…
Le soir de plus en plus en submerge l'image
Et l'enfonce comme une lune qui surnage,
Et l'affaiblit comme les sons mourants d'un cor.
Visage en fuite et que toute l'ombre macule,
Visage qui déjà se semble avoir fini
D'aller jusqu'à l'enlizement[3] dans l'infini.
Ô ce jeu du miroir où soi-même on s'annule!

XI.

Les vitres tout à l'heure étaient pâles et nues.
Mais peu à peu le soir entra dans la maison;
On y sent à présent le péril d'un poison.
C'est que les vitres, pour le soir, sont des cornues
Où se distille on ne sait quoi dans leur cristal;
Le couchant y répand un or qui les colore;
Et pour qu'enfin le crépuscule s'élabore,
L'ombre, comme pour un apprêt médicinal,
Semble y verser ses ténèbres, d'une fiole.
Dans les verres, teintés de ce qui souffre en eux,
Un nuage s'achève, un reflet s'étiole;
Il en germe quelque chose de vénéneux,
Menaçant la maison déjà presque endormie;
Et c'est de plus en plus le nocturne élixir…
Ah! les vitres et leur délétère chimie
Qui chaque soir ainsi me font un peu mourir!

XII.

Par ma fenêtre ouverte, une musique arrive
Qui traverse l'espace et les crêpes du soir;
C'est d'un accordéon, au loin, à la dérive…
Où s'en va la fumée en quittant l'encensoir?
Où fuit le son à qui le couchant s'apparie,
Et pourquoi voyager, s'en venir jusqu'à moi
Et dans ma solitude apporter son émoi,
Musique trop en pleurs qu'un léger vent charrie?
Musique en peine de quelle âme? Air aigrelet
Qui se traîne comme une vieille sous un châle;
Un air de demi-deuil, on dirait violet,
Mais qui se fane, à chaque instant un peu plus pâle!

J'écoute; la musique image l'horizon:
Chocs; titillations; froides gouttes de son
Qui se figent en stalactites dans leur chute;
Grains envolés d'un vieux rosaire de couvent;
Musique en rêve! Et comme elle se répercute!
Elle cuivre l'espace; elle sale le vent;
Puis elle est défaillante et devient déjà nulle…
Presque à ras du silence elle va s'assoupir;
Dans ma fenêtre, c'est comme un dernier soupir
Et le tulle inquiet des rideaux en ondule…
Ô soir! cette musique en fuite me fait mal!
Car n'est-ce pas mon âme extériorisée,
Et la plainte sans nom que je n'ai pas osée,
Et mon chagrin qui voudrait être lacrymal,
Dans cet accordéon plein de mélancolie
Qui comme un éventail en larmes se déplie.

Ce triste son lointain jusqu'à moi propagé
S'ajoute dans le soir à la peine que j'ai,
Si bien que c'est, en lui, moi-même que j'écoute,
Ô mon destin jumeau, truchement désolé!
Car je l'aime surtout de le voir isolé
Et, comme moi, si seul à poursuivre sa route,
Sans que nul s'en émeuve au fond du soir transi
Où graduellement son concert s'émiette.
Mais ma pitié du moins le suit tout inquiète,
Tout affligée un peu, tout exaltée aussi,
Instrument d'idéal qu'aucun coeur ne reflète
— Ah! que n'a-t-il été parmi les fifres gais! —
Et qui s'obstine en sons tristement fatigués
Pour empêcher la mort du Chant d'être complète!

XIII.

Le bouquet rose et bleu s'alanguit jusqu'au mauve
Dans l'ombre lente et qui, pour un moment, le sauve;
Il s'incline, l'air triste, et comme s'il songeait…
Car l'ombre s'insinue en lui, le décolore,
Et, sentant sa fin proche, il meurt à tout projet.
Quelle est cette alchimie en deuil qui le déflore
Et, dans l'ombre, quels sont ces acides latents?
Quel poison est le soir, pour qu'à son influence
Tout bouquet se déprenne et qu'il se dénuance,
Comme des fleurs d'ancienne étoffe en proie au temps?
Lors le bouquet abdique; il meurt à toute envie;
Il s'est reclos sur lui-même; il a renoncé,
Se sentant devenir de plus en plus foncé,
Et, libre enfin, avec l'ombre s'identifie.