Charme de l'équivoque et des anomalies!
Vertigineux palais que des nuages font,
Auxquels à chaque instant quelque chose s'annexe;
Nuée, en forme de montagne, qui se fond;
Petite brume rose offerte comme un sexe;
Vapeurs se contractant en bêtes de blason
Qui sont soudain des léopards ouvrant leurs gueules
Ou des licornes dans le soir piaffant seules;
Puis voici d'autres jeux occupant l'horizon:
Les nuages sont purs comme des mousselines;
On voit des communiantes dans des berlines
Qui jettent par les portières des nénuphars;
Tout est blanc dans le ciel qui croit que c'est dimanche!

Or tout ce luxe du couchant, ce sang, ces fards,
Ces grottes, ces palais de féerie or et blanche,
Cette mer bleue où dort la coupe de Thulé,
Cette splendeur que plus personne ne dénie
Et qui semble un triomphe récapitulé,

C'est l'image de la vieillesse du Génie!

IV.

Le gris des ciels du Nord dans mon âme est resté;
Je l'ai cherché dans l'eau, dans les yeux, dans la perle;
Gris indéfinissable et comme velouté,
Gris pâle d'une mer d'octobre qui déferle,
Gris de pierre d'un vieux cimetière fermé.
D'où venait-il, ce gris par-dessus mon enfance
Qui se mirait dans le canal inanimé?
Il était la couleur sensible du Silence
Et le prolongement des tours grises dans l'air.
Ce ciel de demi-deuil immuable avait l'air
D'un veuvage qui ne veut pas même une rose
Et dont le crêpe obscur sans cesse s'interpose
Entre la joie humaine et son chagrin sans fin.
Ah! ces ciels gris, couleur d'une cloche qui tinte,
Dont maintenant et pour toujours ma vie est teinte!
— Et, pour moudre ces ciels, tournait quelque moulin!

V.

La fumée a monté des toits languissamment
Pour aller dans le ciel rejoindre une nuée
Où, pensive, elle s'est comme continuée…
Ô nuée, amarrée au fond du firmament!
C'est un calme navire, une île irrésolue
Que des alluvions de fumée ont accrue…
Et le vent léger joue en ce jardin changeant
Tantôt s'élargissant et tantôt s'allongeant,
Nuée inconsistante, à peine située…
Mais la fumée entre dans elle et disparaît;
La fumée est la jeune soeur de la nuée,
Toute fragile et l'air d'apporter un secret;
Or la nuée, en l'accueillant, s'en influence,
Car la fumée est gaie ou sévère, suivant
Qu'elle sort d'une auberge ou monte d'un couvent;
La nuée, à son tour, en change de nuance
Et quand nous la voyons rose ou grise ou tout or
C'est qu'en elle est entrée une fumée en fuite,
Lui racontant: récit d'amour, récit de mort,
L'histoire des foyers qui par l'âtre s'ébruite.

VI.

L'aube a déchiré l'ombre et commence d'éclore,
D'un mauve de prélude enflé jusqu'au lilas;
S'étant taillé des nuages en falbalas,
Elle se décolore, elle se recolore.
Alors c'est le miracle opéré comme un jeu:
Le ciel est tout à coup une plaine de brume;
Une église à vitraux qu'un peu d'encens enfume;
Le ciel est un bûcher de lis qui sont en feu;
Dans des tulles en fleur, le jour naissant s'infuse;
Puis il descend du ciel une fraîcheur d'écluse…
Et, comme l'eau tombant qui s'engendre de soi,
Des vapeurs ont jailli par chutes graduées,
Telle une cataracte aux liquides nuées.
L'horizon se recueille, un moment se tient coi,
Mais voici qu'à nouveau la jeune aube irradie;
Elle achève la nuit sous sa clarté brandie
Et tend dans l'air de clairs tissus en espalier;
La lune, au fond, se dédore comme une icône.
Quelle chimie en fièvre a su multiplier
Ces affluents de rouge et ces halos de jaune
Comme si l'aube avait délayé l'arc-en-ciel?

Explosion de la jeunesse! L'aube exulte,
Puis se calme; et bientôt, assagie, elle sculpte
Des nuages dans l'or uni d'un ciel de miel!