VII.

Dans les ciels de Toussaint la pluie est humble et lente!
Maladive beauté de ces ciels où des fils
Ont capturé notre âme en leurs réseaux subtils,
Écheveau qu'on croit frêle et qui nous violente!
Quel remède à l'ennui des longs jours pluvieux?
Et comment éclaircir, lorsqu'on y est en proie,
Le mystère de leur tristesse qui larmoie?
Sont-ce les pleurs du ciel — pleurés avec quels yeux?
Sont-ce les pleurs du ciel — en deuil de quelle peine?
Car la pluie a vraiment une tristesse humaine!
Pluie éparse. Elle nous atteint! C'est comme afin
De nous lier à sa peine contagieuse.
Elle s'étend dans l'atmosphère spongieuse
Et, grise, elle renaît d'elle-même sans fin.
Pluie étrange. Est-ce un filet où l'âme se mouille
Et se débat? Est-ce de la poussière d'eau?
Ou l'effilochement fil à fil d'un rideau?
Est-ce le chanvre impalpable d'une quenouille?
Ou bien le ciel a-t-il lui-même des douleurs
Et pleut-il simplement les jours que le ciel pleure?
Alors tout s'élucide: attraction des pleurs!
La pluie apporte en nous les tristesses de l'heure;
Insinuante, jusqu'en nous elle descend;
Elle cherche nos pleurs et va les accroissant,
Ô pluie alimentant le réservoir des larmes!
Inexorable pluie! Apporteuse d'alarmes!
Nous n'en souffrons si fort que pour prévoir un peu
Qu'après la pluie et les heures sombres enfuies,
Même lorsque le ciel sera de nouveau bleu,
Il nous faudra plus tard pleurer toutes ces pluies.

VIII.

Le soleil monte et brûle au haut du ciel d'été.
Comment subir ses feux, son or diamanté,
Luxe aveuglant d'un grand Saint Sacrement solaire?
Or voici çà et là le reposoir paisible
D'une nuée aux plis ombreux d'étoffe claire;
Grâce à ces frais abris, l'azur est accessible:
Jardins disséminés aux quinconces de neige,
Grottes de ouate et de mousseline bouffante,
Éventails de duvet dont le ciel chaud s'évente.

Ô nuages, frais comme les nus du Corrège
Et bombant, eux aussi, des croupes nonchalantes;
Fraîcheur des chairs, celle des eaux, celle des plantes,
Tout ce que l'Univers a de frais s'y résume!
Dans les immensités par le soleil chauffées
Ils sont de bons relais, des oasis de brume,
Des étapes aux rafraîchissantes bouffées…

Ainsi les plans divins sont bien harmoniés!
Que ferait le désert sans le frais des palmiers?
Et que ferait l'azur s'il n'était versatile
Avec, sans cesse, un nuage qui le ventile?

IX.

La lune m'a hanté d'un paysage blanc,
Pays immaculé dont la candeur enjôle,
Terre anormale et qui scintille en assemblant
Un climat d'île chaude et la blancheur du pôle.
Unanime blancheur: des rivières de lait,
Tout opaques, que ne maquille aucun reflet;
Rien que des lis, sans papillon qui les obsède;
Des collines d'une neige qui serait tiède;
Des roseaux écorchés dont la moelle est à nu
Pour avoir l'air dans l'air d'une moisson de cierges.
Ô lune! pays blanc d'où je suis revenu,
Fou d'avoir traversé votre dortoir de vierges!

X.

Torpeur de certains soirs à la fin de l'été!
Le ciel brûle, il est en fièvre, rouge et livide!
Il est mélancolique et plein d'anxiété
Comme, après la musique, un jardin qui se vide.
L'aspect en change à tout instant — telle la mer;
Mais le ciel est solide; on dirait une chair
Que tourmente à cette heure une pensée impure,
Délire de malade et cauchemar du soir.
L'astre, comme une plaie, au bas du ciel, suppure…
Qu'est-ce qui va venir et qu'est-ce qu'on va voir?
Le ciel de plus en plus est tragique; il bouscule
Les nuages, comme un fiévreux ses oreillers;
Couchants de l'équinoxe et de la canicule!
Ici, des lacs de fiel; là, des rayons caillés
Comme du sang; plus loin, des fleurs empoisonnées,
Un moutonnement, blanc vert, de brebis mort-nées;
Ah! les tragiques soirs! Ciel pestilentiel
Qui, plein d'angoisse, a l'air d'un Jardin des Olives,
Ou, plein de fièvre, a l'air de vendanges lascives;
Ciel d'amour, ciel de mort, ô trop vénéneux ciel,
Vénéneux comme le maquillage des pitres…
Trouble de ces soirs lourds emplis d'exhalaisons
Où l'on se signe, au fond des peureuses maisons,
Devant un éclair brusque et qui soufre les vitres!