Oui! c'est vrai que notre âme au monde se fiance!
Mais qu'est-ce de mirer la simple vie humaine
Quand, dans ses profondeurs, s'ouvre un divin domaine:
Tout le royaume glauque de l'Inconscience.

Qui l'eût prévu sous cette calme nappe d'eau?
Voici le gouffre et les richesses sous-marines:
Un idéal trop beau, tombé comme un fardeau,
Et des rêves, petites algues argentines…

Puis le corail des belles lèvres attendues,
Et, par delà des sables d'or, la grotte triste
D'un amour trop rêvé qui nulle part n'existe,
Et qu'on leurre en aimant quelques pâles statues.

Vaste abîme du fond de l'âme, insoupçonné:
Un rêve qu'on croyait mort et qui continue,
Des désirs s'ébauchant dans une argile nue,
Un orgueil qui, dans l'ombre, est un roi détrôné.

Prolongement sans fin de cette vie occulte:
Tout un pavoisement, toute une panoplie;
Une espérance un peu vague qui se déplie;
Un souvenir ouvrant sa fleur dans l'herbe inculte.

Puis des fièvres roulant leurs vagues de phosphore,
Comme si tout le clair de lune était en nous.
Quels sont ces péchés noirs que moi-même j'ignore
Et qui hantent mon âme avec de grands remous?

Sombre trésor intérieur de mes pensées;
Royaume souterrain auquel enfin j'accède;
Et cette mer du fond de l'âme, immense et tiède,
Où sont des cris et des tendresses renoncées.

Ah! ce que l'âme sait d'elle-même est si peu
Devant l'immensité de sa vie inconnue,
Sans même le soupçon d'être un abîme bleu
Au fond duquel sa Destinée est seule et nue!

II.

Toute une vie en nous, non visible, circule
Et s'enchevêtre en longs remous intermittents;
Notre âme en est variable comme le temps;
Tantôt il y fait jour et tantôt crépuscule,
Selon de brefs et de furtifs dérangements
Tels que ceux du feuillage et des étangs dormants.
Pourquoi ces accès d'ombre et ces accès d'aurore
Dans ces zones de soi que soi-même on ignore?
Qu'est-ce qui s'accomplit, qu'est-ce qui se détruit?
Mais, qu'il fasse aube ou soir dans notre âme immobile,
La même vie occulte en elle se poursuit,
Comme la mer menant son oeuvre sous une île!