Je pense Roy Masinissa que ce qui vous convia à me porter amitié, premierement fut que vous cuidastes voir en moy quelque umbre et apparance de vertu, et vous à ceste amitié conduict à commetre vostre personne propre et toute vostre esperance en ma foy: mais il fault que vous sachiez que de toutes les louables qualitez qui apparoissent en moy, si aucune en y a nulle aultre ne me donne contentement n'y ne me rend tant honoré, comme faict la temperance et continence de commander à tous appetitz de volupté. Pourtant desirerois-je que vous aussy semblablement adjoustissiez encores celle la, aux autres grandes que vous avez. Car soiez asseuré que les voluptez qui nous environnent et aissaillent de tous costez, sont plus à craindre en l'aage ou vous et moy nous trouvons maintenant, que ne sont pas les ennemys armez: et que celluy qui avec la temperance refrene ces cupiditez, et ce dompte soymesmes, merite plus de louange et de gloire, Que celluy qui avec les armes au poing surmonte ses ennemys. Or quant à ce que vous avez faict en mon absence tant de la personne vaillamment, que de bon sens prudemment, je l'ay tousjours voulentiers publicquement presché, et me demourera eternellement fiché en la memoire, mais quant au reste, j'ayme mieulx que vous le repensiez à part en vous mesmes qu'en le vous disant vous faire rougir la face de honte. Cela vous diray-je bien seulement, que Sophonisba est prisonniere et proye du peuple Romain: et par consequent que vous ne povez disposer d'elle en aucune maniere. Pourtant vous admoneste-je que promptement vous la m'envoiez à cause qu'il me la fault au premier jour envoier à Rome. Parquoy si d'avanture vous avez mis legerement vostre amour en elle, surmontez en cest endroit vostre dereiglé appetit, et vous donnez garde de deshonnorer (avec ce seul vice d'incontinence) tant d'autres belles vertuz que vous avez: ny ne vueillez perdre ou obscurcyr la grace de tant de bons services que vous avez cy devant faicte au peuple Romain, par ceste seule faute trop plus grande que n'est l'occasion d'icelle.
Autre partie de l'argument de ceste Tragedie.
Masinissa.
Je vous respondray en peu de parolles, seigneur Scipion, à fin que vous ne me condamniez ainsi sans avoir ouy mes raisons. Ce n'a point esté appetit desordonné qui m'a induit à contracter ce que j'ay faict avec Sophonisba: ains à esté genereuse pitié, et l'estimez en cela ne faire point de faulte, mesmement contre le peuple Romain. Je sçay bien que vous estes assez adverty comme le pere d'elle me la promit en mariage premierement: mais Siphax qui depuis en devint amoureux feit tant par ses menaces qu'elle me fut ostée par les seigneurs du Senat de Carthage pour la luy donner: Dont je conceu en moy un tel despit que tousjours depuis je luy en ay faict la guerre: Et à la fin me suis joinct pour cest effect avec vous, la ou vous sçavez comme je me suis porté: et comme j'ay prins prisonnier Hanno: et fuz cause de rompre la gendarmerie de Carthage pres la tour que feit edifier le Roy de Syracine Agathocles. Et depuis quand vous defeistes Hasdrubal en bataille vous sçavez comment j'ay trouvé moyen de vous descouvrir tous les conseilz des ennemys, et comme seul avec mes gens je feis teste à l'armée de Siphax. Mais quel besoing est il de vous raconter par le menu en combien de lieux je vous ay faict service, entendu que nul aultre ne le sçait mieux que vous. Pourtant vous diray-je seulement que sur la confiance d'iceux j'ay prins ma femme qu'un autre m'avoit emblée, à quoy faire m'a encores donné hardiesse ce que par plusieus fois vous m'avez faict promesse de me rendre tout ce que Siphax occupoit du mien. Et si ma propre femme ne m'est restituée que puis-je esperer que lon me rende plus? Toute l'Europe anciennement print les armes, et passa la mer avec plus de mille vaisseaux, et demoura plus de dix ans au siege devant Troye la grande Jusques à ce qu'elle feut prinse, arse, et bruslée: pour faire rendre à Menelaus sa femme Heleine, Qui volontairement s'en estoit fuye avec Paris Alexandre, en la compaignie du quel elle avoit ja bien esté l'espace de vingt ans: et vous ne me voulez pas rendre ceste cy que Siphax m'a ostée par force, et par tromperie il n'y a que trois ans: et qui point n'a esté reconquise avec tant de travaux. Je vous prie au nom des Dieux ne me refusez point un don qui si peu vous couste, et à moy est si cher. Et ne s'estende le courroux et la haine que vous portez à Carthage jusques aux femmes: Ains aient mes services tant de pouvoir envers vous qu'ilz luy Impetrent grace et pardon de son offence, pour tascher de bien faire à son pays: car il est bien raisonnable que pour l'amour d'un bon lon face grace à un mauvais: mais c'est contre tout droict et toute raison, punir un Innocent pour le mesfaict d'autruy.
Raisons de Scipion contre Masinissa.
Scipion.
Qui ne sçauroit certainement de quel costé seroit le tort, oyant ce que vous venez de discourir, mal-aisement se pourroit persuader que je ne l'eusse: mais celuy n'est pas le plus juste, ny n'a le meilleur droict, qui mieux sçait collorer de belles parolles, ce, à quoy le pousse son desir: Ains est celuy qui jamais ne se depart de la verité. Or si Sophonisba estoit vostre femme, comme vous dictes, sans point de doubte je la vous rendrois: Car vous sçavez que je vous donnay Hanno l'un des principaulx chefz de Carthage pour (en eschange de luy) retirer vostre mere prisonniere: et tout aussitost que nous eusmes reconquis le Royaume des Massiliens, que je sçavois à la verité estre vostre, je le vous remis entre mains. Mais encores que Sophonisba vous eust esté promise en mariage avant que à Siphax, Ce n'est pas, à dire qu'elle soit vostre femme pourtant: car une simple promesse ne faict pas le mariage: vous n'avez point eu enfans d'elle comme Menelaus en avoit eu d'Heleine. Davantage si elle estoit vostre femme quel besoing estoit il doncq de l'espouser une aultre fois, et si soubdainement en faire les nopces dedans la ville, mesmes capitalle de vostre ennemy, et au meillieu du bruit et du tumulte des armées. Et pourquoy fut ce que des le commancement quand vous me declarastes tout ce qui vous appartenoit vous ne me parlastes onques d'elle? Cela tesmoigne assez qu'elle n'estoit point vostre, ains espouse legitime de Siphax: lequel ayant esté vaincu et prins soubz l'adveu de ma fortune, et soubz la conduite de mes enseignes, sa personne, sa femme, ses villes et pays, et generallement tout ce qu'il possedoit en ce monde, vient à estre proie et conqueste du seul peuple Romain: et est force que luy et sa femme, encores qu'elle ne fut point Carthaginoise, et que son pere ne fut l'un des chefz de noz ennemys, aillent à Rome, pour y recevoir la sentence telle qu'il plaira au senat et au peuple Romain attendu mesmement que ce à esté elle qui nous à soustrait un Roy, lequel paravant estoyt nostre amy, et la encores de puis incité à prendre temerairement les armes contre nous, au moyen de quoy il n'est plus en ma puissance d'en disposer. Et pourtant envoiez la moy sans plus attendre. Et ne vous entremetez plus de vouloir retenir à force ce qui est au peuple Romain: Mais si amyablement vous desirez obtenir quelque chose de luy, dictes le moy, car j'en escriray pour vous affectueusement au Senat.
Masinissa.
Puis qu'ainsy est que je vous voy resolu en ce propos de la vouloir (comment que ce soit) avoir, je n'en contesteray plus contre vous. Car je veux que non seulement d'elle, ains encores de ceste mienne personne, vous puissiez tousjours disposer à vostre plaisir. Mais bien vous veulx-je supplier de n'estre point mal contant si je cherche d'aquiter ma parolle et ma foy, laquelle avant qu'y bien penser j'ay oubligée un peu trop soudainement.
Scipion.