Ce sont les Alamans qui entrent en scène les premiers. En 214, l'empereur Caracalla les bat sur les bords du Rhin et les poursuit jusque sur ceux du Danube, d'où il rapporte le titre d'Alémanique. Leurs incursions, renouvelées sous le règne d'Alexandre Sévère, forcèrent le jeune empereur à revenir d'Orient: ce fut pour tomber sous les coups des assassins (234), soudoyés probablement par le Goth Maximin, qui se fit son successeur. Maximin continua la guerre contre les Alamans, et, au retour de sa campagne, il écrivit au sénat avec une emphase ridicule: «J'ai fait plus de guerres que personne avant moi. J'ai apporté dans l'Empire plus de butin qu'on n'en eût pu espérer. J'ai fait tant de captifs que c'est à peine si le sol romain pourra les porter tous[97]...»
[97] Julius Capitolinus, Maximini duo, c. 13.
Ce grossier fanfaron disparut de bonne heure; mais les troubles prolongés qui suivirent sa mort, et qui laissèrent l'Empire sans maître pendant plusieurs années, ouvrirent la porte à de nouveaux barbares. C'est alors que les Francs, comme nous l'avons vu, apparurent pour la première fois sous leur nom national. Leur défaite aux environs de Mayence, en 241, eut lieu dans le moment où l'Empire cherchait un empereur, et leurs modestes débuts ne semblaient pas annoncer les futurs destructeurs de la domination romaine.
Le danger paraissait venir bien plutôt d'un autre côté. En 251, l'empereur Décius périssait, à la tête d'une armée romaine, dans une lutte acharnée contre les Goths en Illyrie, et son cadavre, abandonné sur le champ de bataille, devenait la proie des loups. La destinée de son successeur Valérien fut plus tragique encore: obligé d'abandonner le Rhin pour aller en Orient repousser les Perses, il tomba dans leurs mains après une défaite, et devint le jouet de son féroce vainqueur. Vivant, il servit de marchepied à Sapor pour monter à cheval; mort, sa peau tannée et teinte en rouge fut suspendue dans un temple, trophée cruel qu'on y exhibait pendant que son fils Gallien célébrait à Rome de prétendus triomphes sur les Perses.
Ainsi toutes les forces de la barbarie se déchaînaient à la fois sur le monde romain: les Perses en Orient, les Goths sur le Danube, les Francs et les Alamans sur le Rhin. A ces deux derniers peuples, Valérien, en partant pour l'Orient d'où il ne devait pas revenir, avait opposé son fils Gallien, qui, d'abord, ne parut pas inférieur à sa tâche. Il s'était donné pour mission de protéger le passage du Rhin, il avait remporté quelques succès sur les Francs, et il était parvenu à s'assurer l'alliance d'un des chefs barbares, ce qui lui avait permis de resserrer un peu son énorme ligne de défense[98]. Son père s'était montré satisfait de lui et lui avait décerné le titre de Germanique. Mais bientôt il se montra sous son vrai jour. Non dépourvu de talent, Gallien était une nature absolument énervée par la décadence, incapable de prendre rien au sérieux, même sa mission de chef du genre humain. Viveur spirituel et dénué de sens moral, il se consolait par des bons mots de la perte des provinces, et il menait en riant le monde à sa ruine.
[98] Zosime, I, 30.
Les Francs avaient beau jeu contre un pareil adversaire. Ils se répandirent de nouveau à travers les provinces de la Gaule, comme à l'époque d'Aurélien; ils la traversèrent d'un bout à l'autre, pillant et saccageant tout, pénétrèrent de là en Espagne, saccagèrent la grande ville de Tarragone, s'emparèrent ensuite d'une flotte et allèrent continuer la série de leurs dévastations sur les côtes de l'Afrique[99]. Les populations gauloises eurent alors l'avant-goût de toutes les horreurs de l'invasion; elles se rendirent compte que l'Empire ne les protégeait plus, et, abandonnées de leur protecteur naturel, elles éprouvèrent le besoin de veiller elles-mêmes à leur défense. Telle fut l'origine du mouvement séparatiste qui se produisit dans leur sein. Il était dirigé moins contre la civilisation romaine que contre l'Empire, moins contre l'Empire que contre l'empereur. On voulait un empereur gaulois pour remplacer le César de Rome, qui ne remplissait plus sa tâche; on voulait un défenseur qui pût se porter immédiatement sur le théâtre du danger, au lieu d'être rappelé en Orient quand le Rhin était forcé par les bandes germaniques. En d'autres termes, ce qu'on a appelé l'Empire gaulois était l'ébauche d'un système nouveau réclamé par les circonstances, et auquel Dioclétien devait plus tard attacher son nom par la fondation de la tétrarchie.
[99] Aurel. Vict., Cæs., 53; Eutrope, IX, 17; Paul Orose, VII, 22.
L'homme qui se mit à la tête de la sécession gauloise avait jusque là mérité au plus haut point la confiance des empereurs. Postumus, duc du Limes d'outre Rhin, était un homme de basse naissance, dont tout le monde s'accordait à reconnaître le mérite. Valérien l'avait comblé des plus grands éloges, l'avait même comparé aux héros de l'ancienne république, aux Corvinus et aux Scipions, et déclaré digne de la pourpre impériale. Bien plus, il lui avait confié la direction de son fils Gallien, et celui-ci, devenu empereur à son tour et obligé de partir pour l'Orient, n'avait pas cru pouvoir remettre en des mains plus sûres la tutelle de son jeune fils Saloninus.
Mais il est des circonstances qui mettent en défaut les dévouements les plus éprouvés. Postumus se crut-il prédestiné à sauver sa patrie, ou la vision de la pourpre mise à sa portée lui troubla-t-elle le sens moral? on ne sait. Il fit périr l'enfant dont il avait la garde, se laissa proclamer empereur des Gaules, et s'établit à Cologne, dans la grande ville du Rhin, qui devint pour quelques années la capitale d'un empire, et la Rome du Nord avant Trèves. Il y avait quelque grandeur, pour le nouveau souverain, à prendre possession d'un poste si dangereux, à l'extrémité de la civilisation et vis-à-vis de l'ennemi. Postumus, en cela, justifiait l'appréciation de Valérien, et montrait qu'il avait l'âme d'un Romain d'autrefois.