§ II.—VIES DE SAINTS
Nous sommes obligés de faire une classification à part pour les nombreuses vies de saints dont les héros ont été en rapports réels ou fictifs avec Clovis. L'intérêt et la valeur de ces documents sont fort variables, selon le degré de leur authenticité, et aussi selon la nature des relations qui y sont consignées. On trouvera ci-dessous, rangées par ordre alphabétique de sujets, les notices que je leur ai consacrées. L'ordre adopté n'est certes pas le plus scientifique: j'eusse de beaucoup préféré les ranger d'après la date des documents, si celle-ci était connue pour tous, ou encore d'après la place que les divers saints prennent dans l'histoire de Clovis, si cette place était vraiment attestée par l'histoire. Je crois n'avoir omis aucun document. Ma liste est plus complète que celle de dom Bouquet, III, 369-405. Je ne me suis d'ailleurs pas contenté des extraits de dom Bouquet, mais mon étude critique a porté sur les textes entiers. Le travail ci-dessous, sans être original, est toujours personnel, et les indications sont tenues au courant de la science.
Saint Arnoul de Tours (18 juillet)[362].—Le texte le plus ancien de la vie de saint Arnoul de Tours est celui que les Bollandistes ont publié dans le Catalogus codicum hagiographicorum... bibliothecæ Parisiensis, t. I, pp. 415-428, et dont celui des Acta Sanctorum n'est qu'un résumé. Cette histoire de saint Arnoul n'est qu'un roman pieux, qui semble dépourvu de tout fondement historique; elle contient un tissu d'invraisemblances et de fictions manifestes. Le Translatio sancti Arnulfi (Analecta bollandiana, t. VIII, p. 97) augmente encore le caractère légendaire de la vie, en identifiant l'évêque Patrice, oncle de sainte Scariberge, qui est la femme d'Arnoul, avec saint Patrick, apôtre de l'Irlande. Il est d'ailleurs inutile d'ajouter que les diptyques de l'Église de Tours ignorent absolument le nom d'Arnoul. (Voir Mgr Duchesne, les Anciens catalogues épiscopaux de la province de Tours; Paris, 1890.)
[362] Les dates marquées entre parenthèses à la suite des noms des saints sont celles de leur fête; on les trouve sous ces dates dans le recueil des Bollandistes; S. R. M. désigne le recueil des Scriptores Rerum Merovingicarum, éd. B. Krusch, qui contient aux tomes II et III un bon nombre de vies de saints du sixième siècle.
Saint Césaire d'Arles (27 août).—Sa vie se trouve dans Mabillon, Acta Sanctorum O. S. B., t. I, dans les Bollandistes, Acta Sanctorum, t. VI d'août (1743), et dans S. R. M., t. III. Écrite par ses disciples quelques années après sa mort (pas après 549) et dédiée à sa sœur l'abbesse Césarie, elle est divisée en deux livres, dont le premier, de beaucoup le plus important, est le seul qui intéresse l'histoire de Clovis. Ce livre premier a pour auteurs les évêques Cyprien de Toulon et Firmin d'Uzès, sans compter un inconnu du nom de Viventius. Il y a peu d'écrits hagiographiques de cette valeur; il mérite une entière confiance, et il nous a raconté, dans un tableau plein de vie, l'épisode le plus intéressant de la guerre de Provence, faite par le fils de Clovis aux lieutenants de Théodoric. Saint Césaire a trouvé de nos jours deux biographes de valeur: ce sont C. F. Arnold, Cæsarius von Arelate und die gallische Kirche seiner Zeit, Leipzig, 1894, et l'abbé Malnory, Saint Césaire, évêque d'Arles, Paris, 1894, (103e fascicule de la Bibliothèque de l'École des Hautes Études.)
Sainte Clotilde (3 juin).—La vie de sainte Clotilde (Mabillon, Acta Sanctorum O. S. B., t. I; Acta Sanctorum des Bollandistes, t. I de juin; S. R. M., t. II) n'a guère été écrite que vers le dixième siècle, à preuve la légende de la sainte Ampoule, qu'elle emprunte, en l'amplifiant encore, à la vie de saint Remi par Hincmar, et une allusion à la filiation mérovingienne de Charlemagne et de ses descendants. La partie purement biographique de ce texte n'est qu'une reproduction du Liber Historiæ; mais, ce qui lui donne de l'intérêt, c'est qu'il a conservé un certain nombre de traditions relatives à des fondations d'églises par sainte Clotilde. Bien qu'on ne puisse revendiquer pour toutes ces traditions un caractère de rigoureuse authenticité, leur âge et leur accent de sincérité les rend hautement respectables, et je n'admets pas le jugement sommaire de M. Krusch écrivant au sujet de l'auteur: Omnes quas novit sancti Petri ecclesias gallicanas a Chrotilde vel constructas vel ampliatas esse finxit. M. Krusch oublie que l'immense majorité des églises du haut moyen âge était dédiée à saint Pierre, tantôt seul, tantôt associé aux autres apôtres, et qu'il n'est pas étonnant que quatre ou cinq fondations connues de Clotilde soient sous son patronage. Il y a quantité de vies modernes de sainte Clotilde, mais, reposant toutes sur des données légendaires, elles n'ont plus aujourd'hui aucune valeur. Celle que j'ai écrite moi-même pour la collection Les Saints (Sainte Clotilde, Paris, 1897), a rencontré deux espèces de contradicteurs: ceux qui, comme M. l'abbé Poulain, étrangers à la méthode critique et à la bibliographie du sujet, ont ignoré que les légendes racontées par Grégoire de Tours sont définitivement rayées de l'histoire, et ont cru pouvoir les raconter une fois de plus d'après lui, (Sainte Clotilde, Paris, 1899), et ceux qui refusent à l'historien le droit de reconstituer une physionomie d'après les quelques traits qui en restent, en s'aidant des indications fournies par ceux-ci et des lois psychologiques.
Saint Dié, solitaire à Blois (24 avril).—La vie de saint Dié, en deux rédactions dont la plus développée est, comme d'ordinaire, la plus récente, veut que Clovis ait recherché ce saint lors de son expédition contre les Visigoths, se soit recommandé à ses prières, et, à son retour victorieux, lui ait fait des libéralités en terres et en argent, sigillo suo largitate communita, dit-elle au sujet de la donation en terres. Le saint aurait fondé un monastère, et sur son tombeau aurait surgi une église qui, détruite par les flammes, aurait été rebâtie sous Charles le Chauve. On avait oublié la date de sa mort; selon l'hagiographe, elle fut révélée en songe à l'abbé Blodesindus. Ce document, en ce qui concerne la partie relative à Clovis, semble s'inspirer de la vie de saint Solein, dont on gardait le corps à Blois; il mentionne même ce saint et rappelle qu'au moment où Clovis fit la connaissance de Dié, il n'était encore que le catéchumène de l'évêque de Chartres.
Saint Éleuthère de Tournai (20 février).—Les documents relatifs à ce saint ont été publiés par les Bollandistes dans les Acta Sanctorum au tome III de février, et reproduits d'après eux par Ghesquière, Acta Sanctorum Belgii, t. I. La plus ancienne rédaction de sa vie serait, d'après Henschenius, antérieure aux invasions des Normands. La seconde, qui contient et qui continue la première, est d'un auteur qui se dit contemporain de Hédilon, évêque de Noyon-Tournai (880-902). C'est dans cette dernière que se trouve le récit de la confession faite par Clovis à saint Éleuthère, avec quantité d'autres épisodes invraisemblables. La valeur historique de cet ouvrage est très faible, quoi qu'en dise Ghesquière, o. c., p. 453. On en jugera par ce seul fait que, dans les deux rédactions, le saint est donné comme contemporain à la fois de Dioclétien et de Clovis!
Saint Eptade (24 août).—Sa vie est dans les Acta Sanctorum des Bollandistes, au t. IV d'août (lire le commentaire de Cuperus) et dans les S. R. M., t. III. Ce document, bien que le texte en soit fort corrompu, présente divers caractères de bonne ancienneté, et le récit paraît bien reposer sur une base historique. C'est l'opinion de Pétigny, Études sur l'histoire, les lois et les institutions à l'époque mérovingienne, t. II, p. 647, de Binding, Das Burgundisch-Romanische Kœnigreich, pp. 188 et 196, de Lœning, Geschichte des deutschen Kirchenrechts, t. II, p. 176, de Kaufmann, Forschungen zur deutschen Geschichte, t. X, pp. 391-395, d'Arnold, Cæsarius von Arelate, p. 242, et de Mgr. Duchesne, Bulletin critique, 1897, pp. 451-455. Binding, o. c., est le premier qui en ait constaté la valeur historique. A. Jahn, Die Geschichte der Burgundionen und Burgundiens, t. II, pp. 106-112, a essayé vainement de contester l'authenticité de ce document. M. Krusch, qui fait sienne la démonstration de Jahn en y ajoutant de nouvelles considérations, n'est pas plus heureux dans la préface qu'il a mise en tête de la Vie (S. R. M., t. III) et dans une dissertation du Neues Archiv. (t. XXV, pp. 131-257) en réponse à l'article ci-dessus mentionné de Mgr Duchesne. Ses deux raisons sont: 1º que le Vita fait du saint un évêque-abbé, dans l'intention d'arracher son monastère à la juridiction de l'évêque, alors que c'est seulement à la fin du septième siècle que la Gaule a connu ce genre de dignitaires; 2º que le passage du Vita, c. 6: Erat beatissimus vir totius prudentiæ, in sermone verax, in judicio justus, in consiliis providus, in commissu fidelis, in interventu strenuus, in veritate conspicuus et in universa morum honestate praecipuus est emprunté à Grégoire de Tours, Historia Francorum, II, 32, où il est dit d'Aredius: Erat enim jocundus in fabulis, strenuus in consiliis, justus in judiciis et in commisso fidelis. A quoi l'on peut répondre: 1º que nulle part le Vita ne parle de saint Eptade comme d'un abbé, et que l'accusation d'avoir voulu étayer l'immunité du monastère de Cervon sur la double qualité revendiquée pour le fondateur s'évanouit devant cette simple constatation; qu'au surplus, même dans l'hypothèse que le biographe aurait considéré le saint comme le premier abbé de Cervon, l'intention qui lui est prêtée est absolument chimérique, attendu que c'est en qualité d'évêque d'Auxerre, élu canoniquement, et non d'évêque-abbé qu'il figure ici. Quant au second point, l'identité d'une formule probablement très répandue dès le sixième siècle ne prouve rien, d'autant plus que le texte du Vita est fort défiguré et que M. Krusch lui-même l'appelle einen ausnehmend verzweifelten Fall von Textcorruption (o. c., p. 157). Il faudrait d'autres arguments pour démentir l'auteur, qui dit formellement au c. 14 qu'il fut un contemporain du saint et qui insinue au c. 22 qu'il fut son familier (qui erat illi familiaris, quem nominare necesse non est).
Il y a quelques années, M. A. Thomas, dans un article intitulé: Sur un passage de la Vita sancti Eptadii (Mélanges Julien Havet, Paris, 1895, pp. 593 et suivantes), a discuté l'interprétation du passage du Vita Eptadii qui est relatif à l'histoire de Clovis. Il ne veut pas y lire le nom de la Cure (Quoranda) mais celui du Cousin (Quossa), son affluent.