Ainsi, suivant toute vraisemblance, saint Remi a eu sa résidence épiscopale à proximité de cette église, et il est permis de supposer que Clovis a pu être son hôte. Cette tradition a été suivie par ses successeurs dans la suite des âges; lorsqu'ils venaient à Reims, c'est à l'archevêque qu'ils demandaient l'hospitalité. Tel était l'usage des rois capétiens; on a un diplôme de Louis VII, de l'année 1138, daté du palais du Tau, ou palais de l'archevêché[386]; on lui donnait alors ce nom, à cause de sa salle principale qui rappelait, paraît-il, par la disposition de son plan, la forme de cette lettre de l'alphabet grec. Jusque dans les temps modernes, les souverains ont conservé l'habitude de loger à l'archevêché; ils y avaient leurs appartements, destinés surtout à les recevoir au milieu des pompes et des cérémonies de leur sacre.
[386] «Actum Remis publice in palatio Tau.» Original aux archives de Reims, fonds de l'abbaye de Saint-Denis, liasse 1; Varin, Archives administratives de Reims, t. I, p. 293.
Hincmar, dans sa Vita Remigii, nous raconte que le saint évêque eut avec Clovis, en la nuit qui précéda son baptême, un entretien où il acheva de l'instruire des vérités de la religion. Cette entrevue aurait eu lieu dans un oratoire consacré à saint Pierre, attenant à la chambre du roi, «oratorium beatissimi apostolorum principis Petri, cubiculo regis contiguum[387].» Nous n'avons pas à examiner si ce trait a un caractère historique. L'auteur a-t-il, en vue de la mise en scène, hasardé certaines conjectures et donné sur quelques points de détail un peu trop libre cours à son imagination[388]? L'entrevue de Clovis n'est rapportée par aucun autre chroniqueur; on ne la trouve que dans la vie de saint Remi composée par Hincmar; or, cette vie est remplie de fables, fabulis respersa, suivant l'expression sévère, mais rigoureusement exacte, des Bollandistes[389], et tout ce qui vient de cette source est justement suspect. Toutefois, nous croyons plutôt que l'illustre prélat s'est inspiré ici d'une tradition locale qui rattachait le souvenir de Clovis à l'oratoire de Saint-Pierre. Il y avait à Reims, de son temps, plusieurs églises et chapelles dédiées au prince des Apôtres. C'était le vocable d'une chapelle située précisément dans l'enceinte de l'archevêché, et dont l'existence à cette époque nous est confirmée par le témoignage de documents très précis.
[387] «Sed et rex... cum ipso et venerabili conjuge, in oratorium beatissimi apostolorum principis Petri, quod... cubiculo regis contiguum erat, processit.» Ch. IV, 58, AA. SS. Boll., octobre, t. I, p. 146. Hincmar, un peu avant (57), représente la reine Clotilde en prière, in oratorio sancti Petri juxta domum regiam.
[388] Hincmar se faisait une idée assez singulière de la manière dont on doit écrire l'histoire: «Vera est lex hystoriæ, dit-il, simpliciter ea quæ, fama vulgante, colliguntur, ad instructionem posteritatis litteris commendare.» Ibid., p. 132.
[389] Ibid., p. 131.
Hincmar lui-même semble y faire allusion dans une lettre aujourd'hui perdue, mais dont l'analyse nous a été conservée par Flodoard, lettre de reproches adressée à un certain Rodoldus, qui avait indûment permis à d'autres prêtres de célébrer la messe «in quadam capella basilicæ cortis ecclesiæ subjecta[390]». Cette désignation n'est pas très claire, et a prêté à différentes interprétations[391]. Nous pensons que la cortis ecclesiæ est bien le palais attenant à l'église métropolitaine. Il ne faut pas s'étonner de voir employer ici le terme de basilica; réservé plus tard à des édifices importants, il n'avait pas primitivement une acception aussi restreinte, et s'appliquait parfois à de fort modestes chapelles[392].
[390] «... Pro eo quod incaute solverit quod ipse presul canonice obligaverit, et aliis presbiteris missam celebrare permiserit in quadam capella basilicæ cortis ecclesiæ subjecta.» Flodoard, Historia Remensis ecclesiæ, t. III, chap. XXVIII, ap. Monumenta German. hist., t. XIII, p. 552. Cette expression de subjecta ne désignerait-elle pas ici une chapelle basse située sous la chapelle principale, disposition que nous retrouverons au treizième siècle dans la chapelle du palais?
[391] Dans l'édition de Flodoard publiée en 1854 par l'Académie de Reims, M. Lejeune a traduit par «une chapelle dépendante de l'église de Bazancourt» (t. II, p. 394). Bazancourt, village de l'arrondissement de Reims, s'appelait, en effet, Basilica Cortis au moyen âge, mais il est douteux qu'il en soit question ici.
[392] Martigny, Dictionnaire des antiquités chrétiennes, p. 79.