—Le Tzar est bon pour tous, dit-il avec une humilité feinte, et ce ne sont pas mes services qui m'ont valu sa bienveillance. Ce n'est pas à moi de juger les actes de mon souverain, de donner des conseils au Tzar. L'opritchna est facile à comprendre: toute la terre appartient au Tzar, nous sommes tous sous sa main puissante; ce que le Tzar prend est à lui, ce qu'il nous laisse est à nous; celui auquel il ordonne de vivre près de lui, celui-là a sa confiance; celui auquel il ne dit rien, ne l'a pas; voilà toute l'opritchna.
—C'est cela, Boris, ce que tu dis est clair, mais en pratique, c'est autre chose. Les opritchniks écrasent et persécutent la nation plus que des Tatars. Ils ne relèvent d'aucun juge. Tout le pays souffre par eux, tu devrais en parler au Tzar. Il te croirait.
—Prince Nikita, il y a beaucoup de mal dans le monde. Ce n'est pas parce que des hommes en oppriment d'autres que les uns sont des opritchniks et les autres de la Zemchina, mais parce que les uns et les autres sont des hommes. Supposons que je parle au Tzar; qu'en arriverait-il? Tous s'élèveraient contre moi et le Tzar lui-même se courroucerait.
—Eh bien! qu'il se courrouce, tu aurais fait ton devoir en lui disant la vérité.
—Nikita! Il ne faut pas souvent la dire et, quand on la dit, il faut choisir son moment. Si j'avais contredit le Tzar, il y a longtemps que je ne serais plus ici et, si je n'avais pas été ici, qui t'aurait tiré, hier soir, des mains du bourreau?
—C'est une autre affaire, Boris, que Dieu te donne la santé, sans toi j'étais perdu!
Godounof se figura qu'il avait persuadé le prince.
—Vois-tu, Nikita, continua-t-il, c'est bien de se faire le champion de la vérité, mais seul contre une armée! Que ferais-tu, par exemple, si quarante voleurs égorgeaient devant toi un innocent?
—Ce que je ferais? Je dégainerais mon sabre, j'attaquerais tes quarante voleurs et je les sabrerais tant que j'en aurais la force.
Godounof regarda le prince avec étonnement.