—Et tu serais tué au cinquième, au plus tard au dixième voleur; et tu n'aurais pas empêché les autres d'égorger l'innocent. Non; il vaut mieux n'y pas toucher, prince, et quand ils seront en train de dévaliser le mort, ils crieront que Stepka a plus pris que Mitka, et ils s'égorgeront entre eux.

Cette réponse ne plut pas à Sérébrany. Godounof s'en aperçut et changea la conversation.

—Vois, dit-il en regardant par la fenêtre, qui nous arrive à fond de train, prince, n'est-ce pas ton écuyer?

—C'est impossible! répondit Sérébrany; il m'a demandé ce matin la permission d'aller en pèlerinage à vingt verstes d'ici…

Mais en regardant plus attentivement le cavalier, le prince reconnut en effet Michée. Le vieillard était pâle comme la mort, il était monté à poil; on voyait qu'il s'était élancé sur le premier cheval tombé sous sa main, on voyait surtout qu'il n'avait plus la tête à lui, car, malgré les convenances, il galopait dans la cour jusque sous les fenêtres du palais.

—Prince Nikita! cria-t-il avant de pouvoir être entendu—tu bois, tu manges, tu te reposes et tu ne vois pas la trahison. Tout à l'heure, j'ai rencontré, derrière l'église, Maliouta Skouratof et Khomiak, tous deux à cheval, et entre eux, les mains liées, le croirais-tu? le Tzarévitch lui-même! le Tzarévitch, prince! Ils lui avaient couvert la tête d'un voile noir, les maudits! mais le vent l'a soulevé et j'ai reconnu le Tzarévitch. Il m'a regardé comme pour me demander secours. Alors Maliouta, ce neveu de sorcière, s'est approché de lui et a rabattu aussitôt le voile.

Sérébrany bondit de sa place.

—Tu entends, tu entends, Boris, cria-t-il les yeux étincelants, faut-il attendre que les voleurs se dévorent entre eux?—et il s'élança sur le perron.

—Donne-moi ton cheval, cria-t-il, en arrachant la bride des mains de Michée.

—Ce cheval ne te convient pas, prince, c'est une rosse. Comment pourras-tu aller chez le Tzar sur cette monture? Cependant le prince l'avait déjà enfourché et volait non chez le Tzar mais à la poursuite de Maliouta…