Il existe sur cet événement une vieille chanson, probablement contemporaine d'Ivan.

En voici le sens:

«Après avoir conquis et Kazan et Astrakhan, le Tzar Ivan extirpa la trahison et de Pakof et de Novgorod; puis il dit: n'extirperai-je pas aussi toute trahison de Moscou aux blanches murailles? Le brigand Maliouta Skouratof lui glisse aussitôt à l'oreille: Tu passeras un siècle, Tzar Ivan Vasiliévitch, à extirper la trahison; ton adversaire est devant toi, il mange du même plat que toi, il boit de la même coupe que toi, les vêtements qu'il porte sont de la même étoffe que les tiens.» Le Tzar comprit et s'irrita fort contre le Tzarévitch. «Liez-lui les mains, dit-il aux boyards, revêtez-le de noirs vêtements, traînez-le dans un marais fangeux, livrez-le à une prompte mort!» Tous les boyards se dispersèrent, seul Maliouta, le bourreau, resta: il lui lia les mains, il le revêtit d'un vêtement noir, il le traîna à la mare du diable. Un serviteur de Nikita le vit, il sauta sur un cheval qui portait de l'eau et courut prévenir son maître. «Tu bois, tu manges, tu te reposes, lui dit-il, tu ne te doutes pas du malheur qui nous menace. Une étoile du ciel va tomber, un pur flambeau de cire va s'éteindre, le jeune Tsarévitch va ne plus exister.» Nikita Romanovitch s'effraie; il saute sur le cheval qui portait de l'eau et s'élance vers le marais fangeux, à la mare maudite. Il frappe Maliouta sur la joue. «Cette fois Maliouta, lui dit-il, le morceau que tu as pris est trop gros; il va t'étrangler.»

Cette chanson ne rend peut-être pas exactement l'événement, mais elle concorde certainement avec l'esprit du siècle. Ce n'est que d'une manière incomplète et confuse que le peuple apprenait ce qui se passait dans le palais du Tzar et dans le cercle de ses intimes, mais, comme à cette époque les classes n'étaient pas encore séparées et ne vivaient pas étrangères l'une à l'autre, ces nouvelles, même défigurées, ne dépassaient pas la vraisemblance et portaient le cachet d'une croyance commune et de l'opinion générale.

Es-tu réellement tel, prince Nikita, que je te représente? il n'y a que les murs du Kremlin et les vieux chênes de Moscou qui peuvent le dire. C'est du moins ainsi que tu m'apparus à l'heure des paisibles rêveries, le soir, lorsque l'obscurité s'étendait sur les champs, lorsqu'au loin se mouraient les bruits du jour et qu'alentour tout devenait silencieux, tandis que le vent remuait doucement les feuilles et qu'il n'y avait plus que le hanneton qui volât. L'amour de la patrie se réveillait en moi avec tristesse et angoisse; notre vieux temps, à la fois lugubre et éclatant, se déroulait devant moi, comme si, à la place des yeux que voilaient les ténèbres, j'eusse senti ouvrir en moi un regard intérieur auquel les siècles ne présentaient pas d'obstacle. Tel tu m'apparus, Nikita; je te voyais, là, devant moi, volant à la poursuite de Maliouta, et je me transportais par la pensée à cette effrayante époque où rien n'était impossible.

Sérébrany avait oublié qu'il était sans sabre ni pistolet et que le cheval qu'il avait pris était vieux. Dans son temps, c'était un vaillant coursier; il avait servi vingt ans sur les champs de bataille et, au lieu d'obtenir la retraite due à sa vaillance, on l'avait mis encore à charger de l'eau ou du fumier et on ne lui ménageait pas les coups de fouet. Maintenant il a senti sur lui un cavalier puissant et il s'est rappelé son passé, quand il portait des héros dans les combats terribles, quand il était nourri d'orge choisie et abreuvé d'hydromel. Il a gonflé ses naseaux, il a tendu le cou et il vole à la poursuite de Maliouta Skouratof.

Maliouta galope avec ses opritchniks dans la forêt épaisse. Il se hâte d'arriver à la mare maudite et pour que ses compagnons ne sachent pas quel est celui qu'ils conduisent à la mort, il abaisse sans cesse sur la figure du Tzarévitch le voile que le vent soulève. S'ils le savaient, ils abandonneraient Maliouta et prendraient parti pour sa victime. Mais les opritchniks croient que c'est un homme ordinaire qui galope entre Khomiak et Maliouta, et ils s'étonnent seulement qu'on aille si loin pour le mettre à mort.

Maliouta presse les opritchniks, se fâche contre les chevaux et frappe de son fouet leurs hanches nerveuses.

—Oh! les rosses, les sacs à foin! le Tzar pourrait réfléchir, envoyer à notre poursuite!

Le hideux Maliouta galope dans la sombre forêt, les oiseaux le regardent, le cou allongé, les noirs corbeaux volent au-dessus de lui—la mare du diable n'est déjà plus loin.